L’homme est grand, athlétique, une force de la nature, comme on dirait à la campagne. Pourtant, en dépit de ses efforts pour maîtriser l’émotion qui l’envahit, ses mains se mettent à trembler légèrement. Youssef Benayad Daoudi, 42 ans, revoit toutes ces images qui, dit-il, « tournent en boucle dans sa tête depuis hier ».

L’agent du service de sécurité de la STIB, la société bruxelloise de transport public, fut l’un des premiers à arriver à la station Maelbeek après l’attentat-suicide qui a dévasté, mardi 22 mars, à 9 h 11, une rame de métro qui s’apprêtait à redémarrer. En actionnant sa ceinture d’explosifs dans le deuxième wagon, Khalid El Bakraoui a tué 20 passagers, au moins.

« J’étais en voiture avec un collègue quand nous avons reçu l’appel d’urgence. Il était 9 h 15. Grâce au gyrophare, nous étions là-bas à 9 h 22. » Les deux employés voient d’abord au loin la fumée, puis des gens sortir en courant de la station, certains légèrement blessés. « Nous avons d’abord sécurisé le périmètre, et puis… »

Une fillette éperdue, sa mère déchiquetée dans l’explosion

Et puis, ils sont descendus. Youssef Benayad Daoudi n’oubliera jamais la première victime qu’il a prise en charge : une petite fille de 3 ans. « Elle était brûlée, et pleurait toute seule sur le quai. Sa mère a été déchiquetée lors de l’explosion. Nous n’avons toujours pas de nouvelles du père. Lui aussi est peut-être mort. » Comment savoir ? Les enquêteurs essaient encore d’identifier des corps dont il ne reste parfois que quelques morceaux de chair.

Avec les pompiers qui installent un poste médical avancé, le « proximité manager » – « c’est mon titre exact » – va aider à sortir une dizaine de blessés, tous dans un état critique. « J’ai fait mon service militaire dans les forces aériennes. Les scènes de guerre, je ne sais pas ce que c’est. L’horreur, je la côtoie quand je dois intervenir après un suicide sur les voies. Mais là, ce n’est pas l’horreur que j’ai vue, c’est autre chose…. » Il commence à décrire ce qu’il ne peut nommer. C’est insoutenable. Mais l’homme, comme encore sous le choc, veut qu’on le comprenne bien, que l’on sache ce qui s’est vraiment joué ce matin-là : « C’était de la barbarie, c’est tout. »

Alors, ce mercredi 23 mars, à 11 h 30, il a voulu être là, à la station métro Delta, qui est aussi l’un des plus grands dépôts de la STIB, pour la minute de silence organisée à midi en présence de beaucoup de ses collègues, conducteurs, agents de maintenance ou de sécurité, comme lui. Parmi les trois officiels présents, Rudi Vervoot, ministre-président (PS) de la région Bruxelles-Capitale. L’élu a conclu un rapide discours où il a appelé à « rester debout », par un « ils ne nous auront pas », prononcé presque à voix basse, comme dans un dernier souffle gagné par l’émotion.

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« Il faut défier les terroristes »

Ne pas céder, c’est aussi ce que s’est dit Christian Delhasse, le conducteur de la rame de 9 h 11. Comme il l’a annoncé dès le soir des attentats sur une chaîne de télévision belge, l’employé a repris son service ligne 1, mercredi matin à 4 h 45, préférant affronter les événements dans sa cabine de conducteur, au contact de ses passagers. « Il faut défier les terroristes », a-t-il simplement déclaré.

« Moi aussi, j’ai décidé de bosser aujourd’hui pour montrer que nous serons les plus forts, quoi qu’il arrive », s’enflamme Youssef Benayad Daoudi. Le père de famille sait déjà pourtant très bien que les jours prochains seront durs. Le quadragénaire dit être déjà pris en charge par un psychiatre. « Je ne veux pas m’arrêter, je ne peux pas. Si je ne travaille pas, les images reviennent, me hantent… » Mardi soir, en rentrant chez lui, il a serré très fort dans ses bras son second fils, qui a tout juste 23 mois. Et a appelé l’hôpital. « La petite fille, elle est hors de danger. » C’est ce que lui ont affirmé les médecins. Mais de son père, aucune nouvelle.

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