Par Edern de Barros.

grenade terrorisme credits Israel defense forces (licence creative commons)

Les attentats auxquels nous assistons ne sont pas qu’un déchaînement aveugle de violence ou l’œuvre de fous d’Allah. La folie est insuffisante pour prendre la mesure de la menace. Ils s’inscrivent dans une stratégie théorisée par les dirigeants de l’EI, visant à utiliser la violence et la barbarie comme des moyens pour créer une situation de chaos, et ainsi internationaliser la situation en Irak et en Syrie.

Internationaliser le conflit

Par opposition à l’état social qui désigne l’état d’une société politique fondée sur le droit, l’état de nature désigne, dans la philosophie politique des Lumières, l’état de l’humanité avant la constitution en société politique, une situation où les relations interpersonnelles sont régies par la loi du plus fort. L’état de nature n’est pas qu’une fiction politique : la guerre civile est un retour à l’état de nature, parce qu’elle livre les individus à des rapports de domination et de violence1. C’est sur cet espace à l’état de nature que s’est implanté l’EI, à partir d’une situation de décomposition politique de l’État syrien et de l’État irakien, offrant aux combattants salafistes djihadistes l’occasion de refonder une société politique à partir d’une conception fondamentaliste de l’Islam, avec comme unique constitution, comme unique source du droit positif, la charia.

Mais l’EI ne porte pas uniquement un projet politique fondamentaliste, à l’image de la doctrine wahabite de l’Arabie saoudite. Il mène une politique djihadiste, née de la guerre civile, principalement entre chiites et sunnites, animée par un esprit de revanche. Il est né du chaos, et c’est dans le chaos qu’il cherche à se constituer. En ce sens, il entretient l’état de nature ou l’état de guerre permanente pour procéder à la purification de l’oumma, et ainsi mobiliser la vengeance comme moteur de sa construction. D’autre part, le contexte de guerre sur plusieurs fronts, à l’ouest contre le gouvernement irakien, à l’est contre le gouvernement syrien, et au nord contre les combattants kurdes peshmergas notamment, renforce l’esprit de revanche comme instrument fondateur du califat. Pour autant, cet esprit de revanche n’est pas accidentel dans la constitution de l’EI. Il est l’âme même de ce dernier. En effet, la stratégie territoriale de l’EI, inhérente au projet de restauration du califat, s’accompagne du rejet de l’idée même de frontière, et donc du projet de conquête de territoires en dehors de l’Irak et de la Syrien. En ce sens, l’EI porte le projet de la guerre contre tous, ou de l’allégeance, et propage à l’échelle internationale la situation d’état de nature d’où il est né.

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Dans cette situation de déstabilisation régionale, plusieurs groupes armés salafistes djihadistes ont prêté allégeance officiellement à l’EI, devenant ainsi des provinces (wilayat) revendiquées du califat en Égypte, en Libye, en Algérie, au Yémen, en Arabie Saoudite ou encore au Nigéria.

La guerre contre ceux qui ne prêtent pas allégeance concerne à la fois les non-musulmans, qualifiés de mécréants (kâfir), mais aussi les musulmans qui ne partagent pas la vision salafiste et djihadiste de l’islam, considérée par l’EI comme l’islam authentique. Ces derniers sont qualifiés d’apostats dans la doctrine takfiriste, idéologie violente dérivée du wahabisme dont se réclamait par exemple Chérif Kouachi, et sont donc par la suite sujets de l’excommunication (takfiri), puis des cibles légitimes de la guerre sainte (djihad).

Détruire la « zone grise » 

Pour comprendre le sens des attaques terroristes revendiquées par l’EI, il faut les relier à sa stratégie territoriale. Le projet expansionniste, inhérent à l’idée de restauration d’un califat salafiste djihadiste, repose sur une assise territoriale en Irak et en Syrie. Mais il s’accompagne par ailleurs d’une politique de déstabilisation des sociétés politiques extérieures aux territoires sous son contrôle. Les relations internationales entre l’EI et le reste du monde sont réduites à un rapport de violence, qui provient, comme on l’a vu, de la négation de l’idée même de frontière.

Dans cette perspective, la pensée géopolitique de l’EI se réduit à un corpus de textes qui traitent de la manière de mener efficacement le djihad, avec en toile de fond un sentiment de haine et de revanche comme carburant de la construction califale. Ces corpus de textes, qui renseignent sur la politique menée par l’EI, sont le plus souvent l’œuvre de djihadistes expérimentés, qui cherchent à réorienter la stratégie d’un djihadisme global de type Al-Qaida, jugé inefficace, vers un djihadisme repensé sur la base d’une implantation territoriale, avec pour finalité la construction d’un califat vengeur.

L’un des principaux théoriciens de cet art de la guerre est Abou Moussab Al-Souri, un ancien compagnon de Ben Laden. Il publie en décembre 2004  L’Appel à la Résistance islamique globale. L’ouvrage de 1600 pages devient rapidement le manuel stratégique des terroristes de tous horizons, des dirigeants salafistes djihadistes comme Abou Moussab al-Zarqaoui en passant par les hommes de main subalternes du terrorisme comme Mohammed Merah ou Medhi Nemmouch. Abu Bakr al-Naji, un membre du réseau Al-Qaida, publie la même année sur internet un texte intitulé L’administration de la sauvagerie : l’étape la plus critique à franchir par la Oumma. L’agence de multimédia Al-Hayat, organe de la communication du califat créé en mai 2014, a lancé le magasine Dabiq en juillet 2014. Dans le numéro de février 2015, l’article intitulé «La zone grise» décrit la vision géopolitique bipolaire de l’EI où l’on peut voir un renversement du discours de George W. Bush après les attentats du 11 septembre 2001, parlant de « l’Axe du mal ». À présent, le bien et le mal changent de camp, dans le discours de l’EI, avec d’un côté les « croisés », et de l’autre ceux qui sont du côté de « l’islam ». La « zone grise » désigne les musulmans dans l’incertitude, ceux qui sont encore dans un entre deux. Par conséquent, la stratégie pour l’EI consiste à essayer « d’accroître la division et de détruire la zone grise ». Il enjoint les «croyants» à faire leur exil (hijrah) vers la terre des musulmans (Dar al islam), et à prendre les armes contre leur pays de résidence au cas contraire.

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Pour mener à bien cette stratégie d’effacement de cette « zone grise » pour accroître ses effectifs, l’EI tente d’exporter la guerre civile au moyen d’attentats, notamment en France où la communauté musulmane représente 7,5% de la population totale, soit environ 4 710 000 personnes. Ainsi, l’EI espère attiser les conflits intercommunautaires, et accélérer le processus de djihadisation. Il est intéressant de remarquer que les attentats touchent en premier lieu les pays à forte communauté musulmane. L’Égypte, le Yémen et la Lybie sont les trois pays les plus touchés en nombre de victimes d’attentats revendiqués par l’EI. En provoquant des attentats, l’EI tue pour choquer, et in fine développer les sentiments de désunion nationaux : en particulier l’islamophobie. La cruauté n’est pas une fin en soi mais un moyen dans la stratégie de l’EI pour détruire l’esprit républicain, et propager la haine qui alimente l’esprit de revanche dont se nourri l’EI. D’autre part, en provoquant une réaction sécuritaire et liberticide des gouvernements contre le terrorisme, l’EI espère créer des vocations chez les déçus de ces sociétés politiques, et ainsi renforcer l’attractivité de son projet califal, dans un monde qu’il tente de bipolariser. Provoquer l’amalgame dans l’opinion entre musulmans et terroristes s’inscrit dans cette optique de disparition de la « zone grise ». La suspicion à l’égard des musulmans est en effet propice au développement d’un sentiment de rejet mutuel, terreau fertile pour détruire l’unité républicaine, affaiblir l’adversaire et in fine construire la légitimité du califat dans la vengeance.

La gestion de la vengeance

La haine est donc la principale ressource de l’EI : c’est sur l’esprit de vengeance que s’est constitué l’État islamique, et c’est par lui qu’il continuera de prospérer. Sa puissance repose sur sa capacité à convaincre le monde musulman de sa légitimité en tant que califat. Or il ne peut y parvenir qu’en déployant le sentiment de vengeance contre un nouvel « Axe du mal », en mobilisant le djihad comme moteur de sa construction.

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L’esprit de vengeance est une spirale infernale et destructrice : la fable grecque des Atrides nous le montre.

La tragédie qui touche la famille prend sa source avec la haine qu’éprouvent réciproquement les deux frères, Atrée et Thyeste, et la surenchère d’actes barbares qu’ils commettent l’un envers l’autre pour laver les humiliations vécues. Entraînés dans un cercle vicieux de vengeances sans fin, qui se propagent de génération en génération, les membres de cette famille maudite par les dieux s’entretuent : Égisthe, le fils de Thyeste, tue son oncle Atrée pour venger son père ; les deux fils d’Atrée, Agamemnon et Ménélas, chassent Thyeste du trône de Mycènes ; Egisthe assassine Agamemnon à son retour de la guerre de Troie ; Oreste tue sa propre mère Clytemnestre et son amant Egisthe. Poursuivie par les Érinyes, déesses de la vengeance, il se réfugie auprès d’Athéna, où il est jugé par le Tribunal de l’Aréopage, dont la sentence met fin au cercle vicieux de la vengeance et de la barbarie. Dès lors, les Érinyes se transformèrent en Euménides : les Bienveillantes.

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Sur le web

  1. Mably, Des droits et des devoirs du citoyen, Lettre quatrième.



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