Léa Pool, réalisatrice de La Passion d’Augustine: « On a besoin d’espoir et d’art »

Lysandre Ménard, la révélation de « La Passion d’Augustine »

AlloCiné : Avez-vous senti qu’il se passait quelque chose pendant tout le processus de production de « La Passion d’Augustine » qui pouvait augurer dun tel « miracle » ?

Léa Pool : Je l’ai senti au tournage mais je me méfie toujours des tournages ! (Rires) Quelquefois cela peut bien se dérouler mais déboucher malgré tout sur un film médiocre. Mais il y avait quelque chose de très particulier sur ce plateau-là. C’était une bande de femmes, toujours ensemble, réunies dans le même lieu. Forcément cela crée quelque chose. Quand on est arrivé dans ce couvent, les dernières religieuses, qui avaient entre 80 et 90 ans, le quittaient. Elles partaient en larmes pour aller dans une maison de retraite tandis que nous arrivions pour raconter leur histoire. Pour moi, mais surtout pour les comédiennes, il y avait déjà quelque chose d’extrêmement émouvant. Soudainement elles portaient cette nécessité de raconter cette histoire. Bien évidemment ce n’était pas prévu, c’est un cadeau de la vie d’une certaine manière. On avait trouvé ce petit couvent après bien des recherches, on en avait vu des dizaines: des rénovés, des reconstruits… Ce couvent en particulier avait conservé ces cellules du dortoir. Elles étaient intactes, tout juste a-t-on repeint quelque peu. On n’en revenait pas qu’elles soient encore là. Le jour où on a quitté ce couvent, il a été démoli. On avait donc aussi cette responsabilité de sauvegarder sur le plan patrimonial quelque chose de cet univers-là. Le but premier de la scénariste principale, Marie Vien, dont le film raconte en partie lhistoire, était de ne pas perdre cette époque, complètement éradiquée de l’histoire du Québec. A cette époque, dans les années 60-70, on avait eu besoin de s’en défaire, de jeter tout afin de pouvoir avancer, d’aller vers la modernité. Or ces communautés-là ont apporté des choses extraordinaires aussi. Venant d’un autre pays, la Suisse, je n’ai pas connu le Québec des années 60 et n’avais donc pas un regard méchant sur cet univers-là. J’ai pu l’aborder avec sensibilité et tendresse.

On avait cette responsabilité de sauvegarder sur le plan patrimonial quelque chose de cet univers…

La scène la plus forte du film est incontestablement celle du dévoilement. Lors du tournage, vous avez choisi de l’aborder vers la fin, afin de laisser les comédiennes vivre sous le voile…

C’est une scène capitale. On le savait dès l’écriture et on en avait longuement parlé. On avait d’ailleurs vite compris que l’on ne pourrait pas l’écrire. Ce n’est pas une scène écrite, tout juste peut-on mettre « Elles se dévoilent » ! (Rires) Et depuis lors je m’interrogeais sur la façon de l’aborder, il s’agissait d’une vraie question de réalisation. Je voulais que cette scène soit graphique sans qu’émotionnellement on passe à côté de ce que ces femmes ont vécu. Il fallait également que cette scène soit universelle et intime. Premièrement on avait donc décidé de placer cette scène vers la fin du planning pour laisser aux comédiennes la possibilité de comprendre ce que cela signifie de le porter, ne serait-ce que 28 jours (ndlr: le nombre de jours de tournage). C’est un habit lourd et avec toutes les lumières des projecteurs… Et puis placer cette scène à la fin me laissait aussi le temps d’y réfléchir ! (Rires) Avec le directeur de la photographie, on a trouvé un lieu mais on s’est surtout arrêté sur le fait qu’il fallait juste une lumière, très directive, la même pour toutes les comédiennes. On les plaçait devant cette lumière, je me collais à la caméra pour donner des indications : « Ôte la première épingle… Plus lentement… Enlève ton collet… » Les comédiennes suivaient exactement mes recommandations. Mais dans ce mouvement graphique et très lent, elles devaient exprimer ce qu’elles ressentaient. Il y a quelque chose qui relève donc de la contradiction dans cette proposition de scène. Je tiens également à souligner le grand travail du montage (ndlr : supervisé par Michel Arcand), absolument magnifique pour cette scène. Enfin, à la dernière minute j’ai trouvé cette musique de Didon et Enée de Purcell, laquelle apporte cette petite touche supplémentaire.

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Cette « histoire » raconte en réalité un pan de l' »Histoire » du Québec, en pleine mutation à la fin des années 60…

Cette période est celle d’une vraie transition au Québec, entre la « Grande Noirceur », la « Révolution Tranquille », qui a duré une dizaine d’années, et la modernité. Cela a vraiment été un tournant extrêmement important et il fallait pour cela que le Québec se « débarrasse », même si je n’aime pas ce mot, de la religion ou plutôt d’une religion omniprésente. Aujourd’hui elle a trouvé une autre place alors qu’à l’époque tout passait par elle. Quand on a décidé de faire ce film, les réactions étaient plutôt sceptiques. Les gens de ma génération ont tellement subi… Mais ce qui est amusant c’est qu’après avoir vu le film, les bons souvenirs sont revenus.

Quand on a décidé de faire ce film, les réactions étaient plutôt sceptiques

Pour un film musical, la principale difficulté est-elle de mettre en scène la musique justement ?

Absolument ! Je dois avouer que ça m’a terrorisé. J’avais d’ailleurs commencé le casting en cherchant une jeune comédienne pour le rôle d’Alice (ndlr: finalement interprétée par Lysandre Ménard) en me disant qu’on allait tricher ensuite, comme cela se fait presque toujours, avec les mains sur le clavier. J’avais 30 jours de tournage et j’aime avoir du plaisir sur un plateau. Je me suis dit que ça allait être un enfer sinon. Comme je n’avais pas trouvé de jeune comédienne exceptionnelle, on est finalement parti sur des écoles de musique et c’est ainsi que j’ai rencontré Lysandre et Yogane Lacombe (ndlr : l’interprète de Louise). Le défi consistait à tout enregistrer. Toute la musique est vraiment interprétée par ces jeunes-là. De mon point de vue cette vérité est un beau premier cadeau. Mais, pour des raisons de montage, il fallait tout de même pré-enregistrer ces morceaux. Pour un film, on ne peut pas monter des séquences jouées en direct. Il a fallu tout enregistrer en amont et dans des conditions proches de la scène. Il fallait donc prévoir comment on allait tourner ces scènes pour que la perspective soit bonne à l’enregistrement de la musique. Elle a été enregistrée dans les studios du Conservatoire de musique de Montréal. Après on a diffusé la musique en playback sur le plateau avec la comédienne rejouant elle-même par-dessus. L’autre difficulté de ces scènes tient au fait qu’elles contiennent aussi du dialogue. Cela complique singulièrement la mise en place. Tous les interprètes avaient de petits écouteurs dans leurs oreilles où ils pouvaient s’entendre pendant que l’autre interprète parlait. Bref, c’était assez complexe et représentait un gros travail mais j’ai été très bien épaulée par François Dompierre qui a fait la direction musicale du film, par le conservatoire de musique de Montréal et par ces jeunes pianistes hyper douées et qui avaient toujours des bonnes idées.



Deux tableaux du peintre québécois Jean-Paul Lemieux, une des inspirations visuelles pour « La Passion d’Augustine »

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Es-ce qu’en cette période particulièrement troublée, des films spirituels et sur l’art sont plus nécessaires que jamais ?

Oui. Je pense qu’on en a besoin. Besoin aussi de ce sens de la communauté et de la solidarité dans un monde désormais terriblement individualiste. On a besoin d’espoir et d’art…

Le féminisme est aussi au coeur du film, à travers deux expériences totalement opposées. Paradoxalement à travers Augustine, qui a eu accès à l’éducation avec les bonnes soeurs. Et à travers la jeune Alice, symbole d’une revendication qui ne dit pas encore son nom…

Le cri de ces jeunes filles quand elles découvrent les bonnes soeurs dévoilées est significatif aussi… Alors que tout était jusque-là rigide, elles se mettent instantanément à taper sur la table. Le discours d’Augustine qui demande à ces jeunes filles de prendre leurs places dans la société. C’est à l’image de ce qui se déroulait dans la société à cette époque.

C’est la deuxième fois que vous dirigez Céline Bonnier après « Maman est chez le coiffeur » en 2008. Dans « La Passion », elle est méconnaissable, toute en retenue…

C’est une actrice caméléon. Je ne sais pas si j’ai utilisé le mot « retenue » dans ma direction mais je pense qu’elle a trouvé toute seule son chemin car c’est une grande comédienne. On a bien évidemment décidé quelques petites choses ensemble comme sa démarche toujours décidée, trahissant son volontarisme constant. Cette retenue lui est peut-être venue du port du costume justement. Tout passe par son visage. Et puis il fallait aussi jouer beaucoup sur les contrastes entre les personnages, tous différents. J’ai choisi les comédiennes en ce sens, en sachant qui elles étaient. Pierrette Robitaille (ndlr : l’interprète de Sœur Onésime) n’est pas Diane Lavallée (ndlr : Sœur Lise) et cette dernière n’est pas Valérie Blais (ndlr: Sœur Claude)… Elles ont toutes des faciès tellement différents. A la première version du scénario, le directeur artistique avait peur de ne voir que des visages et de se couper du reste du corps pour les espressions. J’avoue ne m’être pas rendue compte pleinement de cette difficulté à ce moment-là. Dans le choix des comédiennes j’ai donc pris cela aussi en compte. Non seulement elles sont des actrices excellentes mais aussi des personnalités, que l’on devinait à travers les visages. En une image, on comprend qui elles sont.

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Céline Bonnier a trouvé toute seule son chemin. C’est une grande comédienne.

Dans votre quête de l’interprète d’Alice, à quel moment avez-vous compris que Lysandre Ménard était votre Alice ?

Quand elle a commencé à jouer de la musique, j’ai réalisé à quel point elle était belle. Très vite je me suis dit « Qu’elle est bonne au piano ! » Lors de notre entrevue « jouée », elle a tout de suite été au niveau des meilleures comédiennes auditionnées. Elle n’était pas nettement au-dessus mais bien de leur niveau. A ce moment-là cela ne faisait plus aucun doute qu’Alice, c’était elle. J’ai vite compris également à quel point elle était intelligente. Elle a suivi deux ou trois cours pour comprendre ce qu’impliquait un tournage, car je savais que je n’aurai pas le temps d’expliquer ce que c’était qu’un plan, un raccord… Et finalement sur le plateau, ça a été du gâteau. Toutes les jeunes comédiennes ont très vite pris leur place et je sais aussi que Céline Bonnier et Lysandre ont développé une relation extraordinaire. Je n’ai pas assisté à cela mais je sais que Céline a beaucoup aidé Lysandre hors caméra. Elles sont devenues toutes deux très amies. Lors de la remise de son prix, Celine a dit qu’elle le couperait en deux pour offrir une moitié à Lysandre. Ces deux femmes dont une bonne partie de La Passion d’Augustine.

Après un tel succès, comment on se lance dans un nouveau projet ?

J’ai réalisé l’année dernière un documentaire qui est en plein montage actuellement. C’est sur les enfants de mères incarcérées. C’est un projet d’envergure internationale : on a tourné en Bolivie, au Népal, à New York et à Montréal. Le pari, c’est vraiment de donner la parole aux enfants qui se retrouvent victimes collatérales du système judiciaire. Quand une mère est emprisonnée, la cellule familiale explose complètement. Ce n’est pas un film vraiment évident mais très touchant je pense. Ces enfants, tu ne veux pas les bousculer pendant les entrevues mais tu veux aussi qu’ils s’expriment pleinement. Par ailleurs, on a obtenu le financement de mon prochain film, que je devrais tourner cet été. C’est l’adaptation d’un court roman, Et au pire on se mariera de Sophie Bienvenu. Il est sorti en France mais je crois qu’il est passé un peu inaperçu. Elle est belge mais cela fait 13 ans qu’elle est au Québec. C’est son premier roman. On a co-écrit toutes les deux le scénario à partir de son livre. C’est un film actuel, que l’on va produire pour un plus petit budget et avec une criture beaucoup plus éclatée que La Passion d’Augustine, lequel est beaucoup plus classique. J’aime changer de registre, c’est comme ça que j’avance. Après 30 ans de métier, si je ne fais pas cela, je perds de l’intérêt. J’ai besoin de me bousculer.

« La Passion d’Augustine » est en salles depuis ce mercredi 30 mars :

La Passion d’Augustine Bande-annonce

 



Cet article a trouvé sa source chez nos confrères Allo Ciné