Par Thierry Weil.
Un article de The Conversation

Puits de gaz de schiste (Crédits : Beyond Coal and Gas, licence Créative Commons)

Le gaz de schiste est présenté par certains économistes comme une manne miraculeuse stupidement boudée en France par quelques obscurantistes, tandis que certains écologistes y voient une menace de catastrophes majeures.

Pourtant, l’arrivée fin mars en Norvège du premier bateau exportant du gaz de schiste américain en Europe (ou plus exactement de l’éthane issu de gaz de schiste) devrait permettre de dépasser cette opposition caricaturale et de prendre en compte différentes dimensions du débat :

1.  L’accès de l’Europe à une source de gaz bon marché est une aubaine économique, géopolitique et environnementale :

  • l’importation de gaz américain limite l’écart des prix du gaz entre les deux continents et nous permet de bénéficier d’une énergie meilleur marché ;
  • l’importation de gaz américain rend l’Europe moins dépendante des pressions politiques de fournisseurs peu respectueux des droits de l’Homme ou de l’intégrité des pays voisins ;
  • le gaz est l’énergie fossile la moins émettrice de gaz à effet de serre ; or tant que les énergies renouvelables et nucléaires ne couvrent pas la consommation européenne, autant avoir recours à la moins nuisible des énergies fossiles.

2.  L’exploitation de gaz de schiste européen dans les zones densément peuplées n’est probablement pas rentable :

  • les contraintes d’une exploitation écologiquement responsable en Europe, dans des zones densément peuplées, entraînent un surcoût qui n’est probablement pas beaucoup moins élevé que le coût du transport intercontinental ;
  • le rôle du gaz de schiste dans la reprise économique américaine a été grossièrement exagéré, certaines prédictions sur les bénéfices d’une exploitation en France le sont aussi ;

3.  L’énergie bon marché rend nécessaire la mise en place d’une taxation du carbone (ou d’un mécanisme équivalent) pour accélérer l’indispensable transition énergétique

Le gaz américain arrive en Europe et les prix s’effondrent

Ce n’est pas une surprise, puisque les autorisations d’exportation ont été accordées par le gouvernement américain dès 2014 et que les investissements nécessaires dans des installations de liquéfaction et d’injection ont été engagés depuis trois ans. Pourtant, ceux qui appellent à exploiter au plus vite les gaz de schistes européens raisonnent souvent comme si les prix du gaz dans les deux régions ne devaient pas être affectés par cette possibilité de commerce entre elles. Le coût de transport par unité de gaz (MBtu, unité anglaise représentant environ 305 mètres cubes de gaz ou 0,3 kWh) serait compris entre 2,4 et 5 $ (en ajoutant la liquéfaction, le transport et la regazéification). Ce n’est pas négligeable, car le prix du gaz aux États-Unis oscillait ces dernières années entre 3 et 6 $. Mais cela entraînera à la baisse les prix européens, plutôt aux alentours de 9 à 12 $ jusqu’en 2014, tandis qu’ils étaient plutôt de 16 $ au Japon depuis l’accident de Fukushima.

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Avec les énormes surcapacités américaines et l’anticipation des exportations d’Amérique vers le reste du monde, les cours sont aujourd’hui tombés à moins de 2 $ aux États-Unis (cours au hub de liquéfaction Henry en Louisiane) et moins de 5 $ en Europe (prix spot du gaz russe livré à la frontière allemande). Les analystes considèrent que Gazprom, Statoil ou Sonatrach sont encore rentables à un prix livré en Allemagne de 3,8 $. Le prix du gaz en Europe varierait donc entre 4 et 8 $/MBtu, surtout si les fournisseurs traditionnels de l’Europe tentent de limiter le développement des importations américaines.

Une bouffée d’oxygène pour nos entreprises

Une baisse générale du coût de l’énergie, si elle n’est pas immédiatement répercutée dans les prix de vente, apporte une bouffée d’oxygène bienvenue aux entreprises qui peuvent reconstituer leurs marges et donc leur capacité d’investissement. Nos entreprises ont ainsi bénéficié depuis un an des baisses de charge liée au CICE, d’un effet de change favorable par rapport au dollar et d’une énergie bon marché.

Qui se soucie encore du détroit d’Ormuz ?

Notre dépendance énergétique nous obligeait à ménager la susceptibilité de nos grands fournisseurs d’Afrique du Nord, du Moyen-Orient et de Russie, au prix d’accommodements avec les principes européens sur les droits de l’Homme ou le droit international. La diversification de nos fournisseurs allège nos contraintes et renforce notre pouvoir de négociation. La sécurité du détroit d’Ormuz n’est plus un objectif stratégique pour l’Occident.

Exploiter le gaz de schiste en France coûterait plus qu’en importer

Le prix de 2 $ aux États-Unis vient de leur énorme surcapacité et du fait que stocker du gaz a un coût. La plupart des gisements actuels perdent leur rentabilité lorsque les prix descendent au-dessous de 5 $ et beaucoup de puits sont gelés en attendant des jours meilleurs. Les puits américains sont souvent situés dans des zones peu peuplées et le propriétaire du sol a un intérêt direct à leur exploitation, de sorte qu’il en tolère facilement les nuisances. Une réglementation laxiste a entraîné beaucoup d’incidents (dans un peu moins de 1 % des forages) conduisant certains états à imposer un moratoire sur la fracturation hydraulique (L’État de New York dès 2010, le Québec et la France en 2011 et beaucoup d’autres depuis). Les préoccupations environnementales portent notamment sur la consommation d’eau, le retraitement des eaux contaminées réextraites et leur réinjection, le risque de pollution des aquifères voisins, de fuites de gaz, d’induction de microséismes, de nuisances liées aux transports induits.

Un rapport conjoint des académies des sciences et d’ingénierie britanniques fait le point sur les connaissances disponibles, puis prescrit les mesures à mettre en place pour que les procédures d’autorisation et de contrôle de l’exploitation d’un gisement garantissent la sécurité. Ainsi, les inconvénients liés à l’exploitation des gaz de schiste, là où elle serait autorisée, seraient comparables à ceux des autres sources d’énergie, dont aucune, à part les économies d’énergie, n’est exempte de contraintes, de risques et de nuisances.

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Les mesures préconisées pour assurer la sécurité des riverains et de l’environnement ont cependant un coût, notamment lorsque le gisement est situé dans une zone densément peuplée comme la Brie. Ce coût est probablement supérieur à celui lié à l’importation de gaz étranger (je n’ai pas trouvé de chiffrage robuste et celui-ci dépend du contexte précis de chaque exploitation).

Certes, les États-Unis sont moins insensibles que par le passé aux nuisances de l’exploitation des gaz de schiste et on peut espérer que la réglementation y deviendra plus stricte, mais leur capacité de production est telle, avec une proportion importante dans des zones peu peuplées où les nuisances sont plus facilement tolérées, que les prix américains devraient rester durablement bas.

Compte tenu du surcoût d’une production propre en Europe et du fait que le gisement européen reste modeste par rapport à la consommation du continent même dans les estimations les plus optimistes, l’ancien président de Total, Christophe de Margerie, avait prévenu qu’il ne fallait pas espérer qu’une exploitation des gaz de schiste européens ait un impact important sur le prix du gaz en Europe.

L’impact économique surestimé d’une exploitation en France

D’autres raisons poussent néanmoins à envisager l’exploitation des gaz de schiste européens. En effet, s’il est plus confortable de négocier avec de nombreux fournisseurs que de dépendre d’un monopole ou d’un cartel, il l’est encore plus d’être indépendant, ne serait-ce que pour l’équilibre de notre balance commerciale. Certains attribuent de plus un effet d’entraînement économique très important au développement de l’exploitation locale des gaz de schiste. Une étude de La Fabrique de l’industrie a cependant montré que l’impact des gaz de schiste sur le rebond impressionnant de l’économie américaine avait été très surestimé.

Ses bénéfices portaient surtout sur l’industrie extractive, ses fournisseurs (Vallourec, Technip, la Compagnie Générale de Géophysique et leurs homologues étrangers), sur la chimie de première transformation qui utilise le gaz comme matière première et sur les exploitants de centrales à gaz. Les autres secteurs économiques n’étaient que modérément affectés, d’autant que la division par deux des prix du gaz ne s’est pas répercutée sur celui de l’électricité aux États-Unis, certes déjà bien moins élevé qu’en Europe. 92 % de l’emploi de l’industrie manufacturière américaine est situé dans des secteurs pour lesquels la baisse des coûts de production liée aux pétroles et gaz de schiste est inférieure à 1 %.

Le peak oil reporté aux calendes grecques

La découverte d’hydrocarbures non conventionnels augmente largement et durablement les réserves exploitables, bien réparties sur diverses zones géographiques, ce qui rend une entente des producteurs moins facile. Ceci, avec la situation géopolitique et économique actuelle, a contribué à faire chuter drastiquement le prix du pétrole et du gaz et les incitations économiques aux économies d’énergie.

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La baisse du prix du gaz par rapport aux autres énergies fossiles est en soi une bonne nouvelle. En effet, tant que les énergies renouvelables et nucléaires ne couvriront pas la consommation européenne, il faudra avoir recours à des énergies fossiles ; or le gaz est moins nuisible que le pétrole et surtout le charbon. À pouvoir combustible égal, il émet aujourd’hui quatre fois moins de gaz à effet de serre que le charbon. Or des pays comme l’Allemagne qui ferme ses centrales nucléaires ou le Danemark dont le parc éolien ne produit que lorsqu’il y a beaucoup de vent consomment énormément de charbon. Le charbon étant plus facile à transporter que le gaz, l’autosuffisance énergétique américaine s’est d’abord traduite par l’arrivée en Europe de charbon bon marché, poussant un groupe comme Engie à mettre sous cocon des centrales à gaz beaucoup plus propres mais économiquement moins rentables que les centrales à charbon.

La chute du prix des énergies fossiles ne rend donc que plus urgente – mais aussi plus facile – la mise en place d’une taxe sur le carbone émis. Une telle taxe est réclamée par beaucoup d’industriels, y compris les compagnies pétrolières européennes, qui souhaitent une règle du jeu claire encourageant l’investissement dans la transition énergétique et des procédés plus sobres. Faute d’accord mondial sur une telle taxe et son montant, elle ne peut cependant être mise en place qu’accompagnée de mécanismes évitant que les entreprises des pays vertueux ne subissent une concurrence biaisée de la part de producteurs qui ne seraient pas assujettis à la taxe, comme nous le discutons dans un autre article.

Conséquences du transport international des gaz de schiste

En résumé, l’exportation des surplus de gaz américains a plusieurs conséquences :

  • elle permet à l’industrie européenne de bénéficier d’approvisionnement en gaz bon marché et de mieux négocier avec ses fournisseurs historiques (Russie, Algérie, Qatar) ;
  • elle rend moins attractive l’exploitation d’éventuels gisements européens ;
  • elle permet de substituer une énergie fossile à d’autres dont les émissions de gaz à effet de serre sont bien plus importantes ;
  • elle risque de contribuer à décourager, du fait des prix peu élevés des énergies fossiles, l’investissement dans des procédés sobres, rendant d’autant plus urgentes des mesures volontaristes de soutien à la transition énergétique, et notamment l’instauration d’une forme de taxe sur le carbone émis.

Thierry Weil est membre de l’Académie des technologies, Professeur au centre d’économie industrielle, Mines ParisTech – PSL.

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