Par Gaspard Koenig.
Un article de GenerationLibre.

Voiles islamiques sur le marché Tunis (Crédits : Denis Bocquet, licence CC BY 2.0)

La nouvelle distraction de la classe politique, après s’être longuement penchée sur la manière dont les citoyens doivent boire, manger ou parler, est de commenter la mode vestimentaire. En l’occurrence, les collections de « vêtements islamiques » lancées par H&M, Uniqlo et Dolce & Gabbana.

La ministre des Droits des femmes a ouvert le débat de manière nuancée et habile, en assimilant les femmes voilées à des « militantes de l’islam politique » et en les comparant aux « nègres américains qui étaient pour l’esclavage ». Elisabeth Badinter a proposé de boycotter les marques en question.

Le discours illibéral contemporain

Droite et gauche ont emboîté le pas. Avant, sans doute, au rythme où va l’État nounou, de réglementer la confection de foulards (les décrets d’application préciseront les dimensions prescrites et les imprimés interdits). Cette nouvelle tempête dans un verre d’eau reflète les trois présupposés tacites du discours illibéral contemporain.

Premier présupposé : l’incapacité des citoyens majeurs et vaccinés à faire usage de leur libre arbitre. Autant la loi doit protéger les femmes contre toute forme de contrainte, et l’école républicaine leur apporter cet « éclectisme » culturel cher à Victor Cousin, autant il faut admettre que porter le voile puisse être l’aboutissement d’un choix personnel et délibéré.

Les travaux du sociologue Raphaël Liogier ont bien montré le caractère volontaire du voile dans l’écrasante majorité des cas. N’allons pas plaquer nos schémas de pensée prémâchés sur cette décision hautement intime. On peut avoir un voile autour de la tête et la tête bien remplie.

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Deuxième présupposé : l’immoralité du marché. La ministre juge « irresponsables » ces marques qui investissent « un marché parce qu’il est lucratif ». Il faudrait plutôt considérer ces marques comme parfaitement « responsables » vis-à-vis de leurs clients, fournisseurs et employés, en anticipant les tendances de demain.

Si ce marché est lucratif, c’est précisément parce qu’il répond à une demande, qu’il serait injuste et discriminant de ne pas satisfaire. En congédiant la morale, les mécanismes économiques permettent la multiplicité des choix individuels. En transgressant les frontières, ils bousculent et remodèlent nos identités.

Troisième présupposé : la nullité des cultures. Sous couvert d’universalité, trop d’intellectuels français rêvent d’imposer leur propre conception de la dignité humaine, froide et impersonnelle, à l’ensemble de la planète. La ministre estime que le raccourcissement des jupes témoigne de l’émancipation des femmes. Soit. On pourrait penser qu’au contraire il les soumet aux exigences standardisées du désir masculin.

La question n’est de toute façon pas là : chacune doit pouvoir définir librement, en fonction de ses traditions ou de ses convictions, son propre chemin vers l’épanouissement personnel. Cela vaut pour la maman d’Alain Juppé, qui portait un foulard pour aller à la messe si l’on en croit les déclarations récentes de notre plus vieux présidentiable, comme pour Diam’s et les nombreuses converties en quête de repères. Laissons-leur la liberté de se vêtir, le temps de se chercher et la chance d’évoluer.

Ne pas humilier

Je n’ai guère d’affection pour les religions monothéistes et apprécie autant que d’autres les femmes libérées qui font la force de nos sociétés. Mais prenons garde de ne pas générer de pesantes humiliations, sources de tensions inutiles, en conspuant le voile et ses déclinaisons commerciales. La tendance « Muslim chic », qui bat son plein en Turquie, correspond initialement au désir d’une génération mieux éduquée et plus innovante de s’émanciper du sombre hidjab, en mêlant la coquetterie à la bigoterie.

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Si le voile se confond peu à peu avec un accessoire de mode, ce sera autant de perdu pour les ayatollahs. Faisons confiance à Voltaire, qui dans son « Traité sur la tolérance » adressait en ces termes sa prière à Dieu : « Tu ne nous as point donné un cœur pour nous haïr, et des mains pour nous égorger ; fais que les petites différences entre les vêtements qui couvrent nos débiles corps […] , que toutes ces petites nuances qui distinguent les atomes appelés hommes ne soient pas des signaux de haine et de persécution. » Ne laissons pas ces « petites différences entre les vêtements » nous diviser.

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