L’affaire passionne l’Allemagne tant elle est inattendue. Un humoriste allemand ayant insulté le président turc, Recep Tayyip Erdogan, place Angela Merkel dans une situation très délicate. Dans les jours qui viennent, la chancelière allemande va devoir trancher : soit elle s’en prend à la liberté d’opinion et se met une bonne partie des Allemands à dos, soit elle prend le risque d’ouvrir une crise avec la Turquie, son partenaire privilégié dans la lutte contre l’afflux de réfugiés en Europe. Dans les deux cas, elle risque d’être perdante.

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La genèse de la polémique remonte au 17 mars. Ce jour-là, la chaîne publique régionale allemande NDR diffuse un clip de deux minutes se moquant d’Erdogan, « le boss du Bosphore », et critiquant sa dérive autoritaire. Le président turc apprécie peu et va jusqu’à convoquer l’ambassadeur d’Allemagne à Ankara. A Berlin, le gouvernement défend – plutôt mollement – la liberté d’opinion. Angela Merkel, en vacances, ne réagit pas.

« Enculeur de chèvre »

L’affaire aurait pu en rester là mais le 31 mars, deuxième épisode : l’auteur du clip, l’humoriste Jan Böhmermann, ne trouve rien de plus intelligent que d’insulter Erdogan lors d’une seconde émission, qualifiant entre autres le président de « pédophile » et d’« enculeur de chèvre ». Il s’agit, pour lui, de tester les limites à la liberté d’expression. Autant les médias allemands et les responsables politiques ont défendu sa première vidéo, autant la seconde les met mal à l’aise. La chaîne la retire d’ailleurs très rapidement de son site.

Sans doute pour désamorcer l’affaire, Angela Merkel prend soin le dimanche 4 avril de téléphoner au premier ministre turc, Ahmet Davutoglu, et de condamner l’émission, qu’elle juge « sciemment blessante ». C’est qu’au ministère des affaires étrangères, les juristes tirent la sonnette d’alarme : insulter le représentant d’un Etat étranger constitue en Allemagne un délit passible de trois ans de prison. Mais une double condition doit être remplie : l’Etat concerné doit d’abord réclamer la poursuite pénale des insultes et le gouvernement allemand doit l’autoriser, avant de laisser le parquet trancher. Le shah d’Iran et le dictateur chilien Augusto Pinochet y ont eu recours dans les années 1960 et 1970, et à son tour, M. Erdogan entend l’utiliser.

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Pour Ankara, ce sont « 78 millions de Turcs » qui sont offensés. Le dossier est sur le bureau d’Angela Merkel. Mardi, la chancelière a confirmé qu’une décision serait prise « dans les prochains jours ». « Nous avons les valeurs fondamentales de notre loi fondamentale, dont l’article 5 sur la liberté d’opinion, académique et artistique », a-t-elle indiqué, affirmant que tout cela « n’avait rien à voir » avec la crise des réfugiés. Mme Merkel avait été à l’initiative de l’accord sur le renvoi vers la Turquie de réfugiés négocié en mars. Mardi, le Parti social-démocrate (SPD) a appelé le gouvernement, auquel il participe, à rejeter la demande turque. Quant aux Verts, ils demandent purement et simplement l’abrogation de cet article du code pénal. L’affaire a pris une dimension européenne : mardi, le député européen Guy Verhofstadt, ancien premier ministre belge, a appelé Mme Merkel à « défendre la liberté de la presse ».