Par Guy Sorman.

Wall Street (Crédits : RMajouji, Creative Commons)

Pour deviner dans quelle direction souffle le vent, il suffit d’écouter Christine Lagarde, la directrice du Fonds monétaire international. Dans ses discours récents, notre impératrice du lieu commun et des relations publiques reprend à son compte l’hypothèse que l’inégalité des revenus s’accroît et qu’elle menace la croissance. D’où tient-elle cette proposition à la mode ? Probablement de l’ouvrage néo-marxiste de Thomas Piketty, bon historien et piètre économiste, dont le succès a été organisé par les éditorialistes antimondialistes et anticapitalistes américains, Paul Krugman et Joseph Stiglitz.

On retrouve également cette chanson dans les propos de campagne du candidat socialiste Bernie Sanders, comme un écho du mouvement Occupy Wall Street et des Indignés de Madrid. Mais ce n’est pas parce qu’une proposition est à la mode, qu’elle est pour autant exacte. La relation entre inégalité de revenus et croissance n’a jamais été prouvée ; Piketty lui-même admet qu’il ne s’agit que d’une hypothèse.

Croissance et inégalités

En revanche, on sait, d’expérience, que toute croissance s’accompagne nécessairement d’une certaine dose d’inégalité : celle-ci est à la fois la conséquence de la croissance, puisque l’innovation profite aux activités de pointe plus qu’aux métiers traditionnels et que probablement, le désir de s’enrichir plus que son voisin incite à entreprendre. À l’inverse, les sociétés parfaitement égalitaires (en théorie, pas en pratique), communistes comme Cuba, l’URSS, la Chine et la Tanzanie naguère, sont stagnantes.

Ce dont cherchent à nous persuader Piketty, Lagarde et compagnie, qui est tout, sauf scientifique, est que nos sociétés modernes auraient atteint un degré d’inégalités sans précédent, au point que les peuples seraient prêts à se révolter contre l’économie de marché ; par ailleurs, les riches, trop riches, n’auraient plus aucune raison d’investir pour l’avenir. Encore une fois, rien de tout cela n’est démontré : nous sommes dans l’idéologie. Serait-elle étayée par quelques faits ?

A LIRE  La première association 100 % féminine du Vatican voit le jour

Il est exact qu’aux États-Unis, tout particulièrement, s’est constituée, depuis une vingtaine d’années, une classe de super riches, que l’on peut évaluer à 0,1% de la population, plus riches que ne le furent jamais les Carnegie et les Rockefeller. Ce groupe ne peut pas être considéré comme constitué de véritables entrepreneurs puisque, pour la quasi-totalité d’entre eux, ils se contentent de placer les fonds qui leur sont confiés par des clients encore plus riches, de Chine, de Russie, du Qatar, du Brésil ; ceux-là trouvent à Wall Street un refuge pour leur fortune bien ou mal acquise.

Le vrai frein à la croissance

Mais, ces super riches américains, outre la fiscalité qui à New York est aussi lourde qu’en Europe, redistribuent la plus grande partie de leurs gains dans les œuvres philanthropiques. En quoi constitueraient-ils un frein à la croissance des États-Unis ? On ne voit pas. Ce sont plutôt les évadés fiscaux se réfugiant à Wall Street qui nuisent au développement de leur pays d’origine.

Les attaques gauchisantes contre Wall Street se trompent de cible : ceux qui sont attachés au développement et à l’équité sociale devraient s’en prendre aux kleptocrates de Chine, de Russie et d’Amérique latine.

L’autre argument anticapitaliste qui accuse l’inégalité de ralentir la croissance tient à la stagnation des salaires moyens aux États-Unis, en dépit de la croissance et du plein emploi. Vaut-il mieux avoir un emploi et un salaire constant dans une économie en croissance comme aux États-Unis, ou vivre dans une Europe plus égalitaire, sans emploi et sans salaire ? Qu’en pense Christine Lagarde ? Il convient qu’elle consulte d’urgence son service de relations publiques.

A LIRE  Cent petites gorgées de vin, de Jean-Robert Pitte

Ubérisation de l’économie

Il est tout de même indéniable que la moyenne des salaires américains stagne, mais est-ce le bon instrument de mesure pour décrire la situation réelle d’un travailleur américain ? En premier lieu, le nombre des salariés traditionnels ne cesse de diminuer, puisqu’un quart de la population est maintenant employée par elle-même, comme entrepreneur ou sur le modèle exponentiel de Uber, de l’emploi choisi. La critique des salaires stagnants ne prend pas en compte cette “Ubérisation” de l’économie.

En second lieu, un même salaire à dix ans d’intervalle donne accès à beaucoup plus de biens et de services que naguère parce que les prix baissent : informatique, téléphone cellulaire, voyages aériens entre autres, produits de luxe ou inexistants il y a dix ans, sont aujourd’hui à la portée de tous. En clair, le salaire est constant, mais le pouvoir d’achat réel augmente.

Enfin, toutes les observations pessimistes sur la stagnation des salaires portent sur les salaires directs, négligeant délibérément les revenus finaux qui, dans tous les pays développés, y compris aux États-Unis, sont complétés par de nombreux avantages sociaux, allocations de complément, soins et écoles gratuits, retraites, aides au logement, etc.

Au total, la véritable menace sur la croissance n’est pas l’inégalité dénoncée par Lagarde, Piketty et compagnie, mais le risque que l’on prenne leur posture au sérieux, ce qui nuirait à la croissance réelle que génère seule l’économie de marché.

Sur le web



Article orginal