« Que t’est-il arrivé, Europe humaniste, paladin des droits de l’homme, de la démocratie et de la liberté ? » En recevant le prestigieux prix Charlemagne, qui récompense des personnalités ayant œuvré pour la construction européenne, le pape a prononcé un discours très fort, et très politique, vendredi 6 mai, au Vatican.

Au premier rang dans la « Sala regia », la salle royale du Palais apostolique, les présidents des trois institutions communautaires de l’Union européenne, Donald Tusk, pour le Conseil, Martin Schulz, pour le Parlement, et Jean-Claude Juncker, pour la Commission, mais aussi la chancelière allemande, Angela Merkel, étaient venus chercher un soutien à leur politique. Des paroles d’encouragement, des symboles, de la part du pontife argentin, alors qu’ils tentent de recoller les morceaux d’une Europe profondément divisée sur la question des migrants, submergée par le populisme et les forces centrifuges eurosceptiques.

Ils n’ont pas reçu une leçon de morale, mais une injonction à aller de l’avant, plutôt que de regretter le passé comme ils le font si souvent, multipliant les références à l’héritage oublié des pères fondateurs, la paix retrouvée sur le continent, la fin des totalitarismes, etc. François les a aussi pressés de s’occuper, au premier chef, du sort des migrants, mais aussi de celui des jeunes :

« Nos jeunes ont un rôle prépondérant. Ils ne constituent pas l’avenir de nos peuples, mais ils sont le présent ; ils sont ceux qui, déjà par leurs rêves, par leur vie, sont en train de forger l’esprit européen. Nous ne pouvons pas penser l’avenir sans leur offrir une réelle participation comme agents de changement et de transformation. Nous ne pouvons pas imaginer l’Europe sans les rendre participants et protagonistes de ce rêve. »

Il a ajouté, encore plus direct et incisif :

« Comment pouvons-nous faire participer nos jeunes à cette construction lorsque nous les privons de travail, de travaux dignes qui leur permettent de se développer grâce à leurs mains, grâce à leur intelligence et à leur énergie ? Comment voulons-nous leur reconnaître la valeur de protagonistes, lorsque les taux de chômage et de sous-emploi de millions de jeunes européens sont en augmentation ? Comment éviter de perdre nos jeunes, qui finissent par aller ailleurs à la recherche d’idéaux et de sens d’appartenance parce qu’ici, sur leur terre, nous ne savons pas leur offrir des opportunités et des valeurs ? »

Les réponses qu’il a préconisées, vendredi, sortent directement de son discours de Santa Cruz, en Bolivie, le 9 juillet 2015, considéré comme le plus critique du système économique mondial actuel, et qu’il a cité explicitement à deux reprises. Il a prôné « la recherche de nouveaux modèles économiques plus inclusifs et équitables, non orienté vers le service d’un petit nombre, mais au bénéfice des gens et de la société ».

L’UE doit retrouver sa capacité intégratrice

Sur la migration, une de ses principales préoccupations, François, « le fils d’immigrés italiens », comme l’a rappelé M. Schulz lors de son allocution, a aussi eu des mots très forts. « Je rêve d’une Europe où être migrant ne soit pas un délit mais plutôt une invitation à un plus grand engagement dans la dignité de l’être humain tout entier », a t-il déclaré, sans pour autant condamner ni le refus d’accueillir des réfugiés de certains Etats membres (Hongrie, Pologne, Slovaquie…), ni l’accord, très contesté, sur le retour des réfugiés syriens en Turquie, signé entre Bruxelles et Ankara en mars.

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En visite, mi-avril, à Lesbos, l’île grecque devenue un grand camp de rétention pour réfugiés, le pape avait aussi évité de montrer du doigt les dirigeants européens, mais il avait déjà déploré les « ghettos » qui empêchent les migrants et leurs descendants de s’intégrer dans la société européenne. Vendredi, il a réinsisté sur la nécessité pour l’Europe de retrouver sa capacité intégratrice, elle dont l’identité a « toujours été dynamique et multiculturelle ».

« Nouvel humanisme européen ».

François avait prononcé des paroles très dures, le 25 novembre 2014, devant le Parlement européen, regrettant une « Europe grand-mère et non plus féconde et vivante ». Il a été plus positif vendredi, encourageant le Vieux Continent, dans une longue et très personnelle invocation à l’Europe « dont il rêve », à donner naissance d’urgence à un « nouvel humanisme européen ». La dernière phrase de son discours résume cette sévérité et cette ambition : « Je rêve d’une Europe dont on ne puisse pas dire que son engagement pour les droits humains a été sa dernière utopie. »

Après le discours du président Obama, fin avril, appelant les Européens à être fiers de ce qu’ils avaient accompli, cet appel papal à l’« actualisation » de l’idée européenne va-t-il aider l’Union à surmonter ses crises ? « Espérons qu’il poussera à une prise de conscience, notamment des gouvernements de l’est de l’Europe », glissait une source diplomatique européenne, vendredi, alors que Bruxelles a pris le risque, mercredi 4 mai, d’exacerber encore plus les tensions entre Européens, en présentant une réforme censée imposer de fortes pénalités financières aux pays refusant d’ouvrir leurs portes aux réfugiés.