Cannes 2016 – Dog Eat Dog : « La spontanéité de Nicolas Cage est très calculée » selon le réalisateur Paul Schrader
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AlloCiné : La Palme d’Or de « Taxi Driver », que vous avez écrit pour Martin Scorsese, date de 1976. Et il est toujours présent dans les esprits, une référence de la pop culture. Comment expliquez-vous cette pérennité folle ?

Paul Schrader : La chance ? (rires) Parfois certaines choses arrivent comme ça. Un thème peut correspondre parfaitement à une époque. On peut aussi l’expliquer par cette concentration de talents divers réunis à un moment précis. Et, sans trop savoir comment ou pourquoi, on touche la grâce. Est-ce que Taxi Driver aurait eu le même impact deux ans plus tard ou plus tôt ? Et si d’autres acteurs avaient été choisis ? Personne ne peut le dire. Mais un miracle a eu lieu. Et il se poursuit encore aujourd’hui. Le film a en effet intégré la pop culture mondiale et le personnage de Travis Bickle [joué par Robert De Niro] a dépassé le cadre du cinéma. Si  un tel succès ne peut en effet pas s’expliquer uniquement par la chance, mais il ne peut pas se produire sans.

Votre objectif pour « Dog Eat Dog » était de ne « pas faire un film ennuyeux ». Qu’est-ce que cela signifie d’éviter l’ennui ?

Il suffit de constamment faire les choses différemment. Nous vivons dans un monde de stimulation continue. Tout le monde s’y habitue. Pour un film, il y a deux choix : stimuler encore et toujours ou faire un film « à la » Bela Tarr, en réaction justement à ce monde. Le rythme de Dog Eat Dog est calqué sur notre monde multimédia. C’est aussi ce que j’ai essayé de traiter notamment à travers le personnage de Mad Dog [incarné par Willem Dafoe]. Lorsqu’il se défonce, une multitude d’écrans apparaît à l’image.

Bela Tarr est en effet plus proche de la contemplation…

J’ai écrit un livre sur le cinéma, il y a plus de 40 ans, sur les cinémas de Robert BressonYasujirô Ozu et Carl Theodor Dreyer [Transcendental Style in Film: Ozu, Bresson, Dreyer]. Je suis justement en train de travailler sur une nouvelle édition dans laquelle j’aborde le « cinéma lent », le « contemplatif ».

Vous dirigez une nouvelle fois Nicolas Cage. C’est un animal de cinéma, qui peut être aussi génial qu’imprévisible. Comment apprivoise-t-on une telle bête ?

L’image publique de Nicolas Cage est finalement bien éloignée de mon expérience avec lui. Il est sans doute l’acteur le plus organisé avec lequel j’ai travaillé. Avant même que le tournage ne commence, il connaît tout du script, de son personnage et des dialogues. Il a réfléchi à tout. Au final, sa spontanéité est très calculée. Lorsqu’il lui arrive de faire quelque chose de bizarre ou à laquelle on ne s’attendait pas, on réalise qu’il y songeait depuis bien longtemps ! (rires)

D’où lui est justement venue cette idée d’imiter Humphrey Bogart dans « Dog Eat Dog » ?

Nous nous sommes longtemps interrogés sur la fin du film. Durant le tournage, Nicolas commençait à dire quelques répliques ici et là en imitant Bogart. A chaque fois que cela lui prenait, je me disais que je pourrais toujours couper au montage. A l’approche du tournage de la dernière scène, je le voyais réfléchir profondément à la manière de l’intérpréter. Il semblait quelque peu perdu, peut-être moi aussi d’ailleurs. On en a discuté, on a parlé de la trajectoire de son personnage. Et en échangeant, nous avons évoqué la possibilité qu’il puisse, de manière claire, imiter Bogart pour ses dernières répliques. Cette imitation a une explication assez solide, au final, mais je ne vous dirai pas laquelle ! (rires)



Nicolas Cage et Willem Dafoe dans « Dog Eat Dog »

« Dog Eat Dog » est un film au mauvais goût assumé. Où place-t-on la limite du mauvais goût ?

La limite est simple : si ce n’est pas drôle, cela signifie qu’on l’a dépassée ! Le meilleur exemple est la blague de Willem Dafoe à la question : « Comment faire taire un bébé ? » La réponse est de très mauvais goût, totalement politiquement incorrecte et devrait gêner pas mal de spectateurs. Mais elle devrait aussi en faire rire bon nombre.

Avec cet outrancier « Dog Eat Dog », pour lequel vous avez le final cut, vous exorcisez d’une certaine manière « La Sentinelle », votre précédente réalisation dont le montage final vous a été refusé…

Le film m’a été retiré ! Nicolas Cage, qui jouait le premier rôle de La Sentinelle, et moi-même avons donc décidé de le désavouer totalement. C’est une expérience très amère pour moi. Cela aurait pu être mon dernier film. Et qui veut finir sa carrière sur « ça » ? Après ce film, j’ai dit à Nicolas que si jamais on avait la chance de pouvoir à nouveau travailler ensemble, il faudrait le faire bien et faire très exactement ce qu’on veut. Et avoir le final cut [la responsabilité du montage définitif d’un film avant sa sortie]. Puis le scénario de Dog Eat Dog est arrivé. Ce film était notre rédemption d’une certaine manière. D’ailleurs à l’origine, j’avais pensé à Cage pour le rôle de Mad Dog, mais il m’a tout de suite dit qu’il préférait le personnage de Troy.

C’est vrai que Nicolas Cage aurait pu également faire un parfait Mad Dog ! En réalité, il aurait pu jouer tous les rôles du film…

J’ai vu passer de très amusants montages photo (voir ci-dessous) où l’on voit Nicolas Cage interpréter tous les rôles de la série Game of Thrones ! J’adore !

Vous avez dit ne pas vouloir terminer votre carrière sur une mauvaise expérience. Vous songez donc à la retraite ?

C’est difficile de ne pas y penser, non ? Mais dans notre métier, la retraite sonne quand le téléphone arrête de sonner justement. Par ailleurs, faire des films est très difficile physiquement. Vient un moment où le corps ne peut plus encaisser, d’autant qu’avec les avancées technologiques, le rythme de production d’un film s’est accéléré.

Dog Eat Dog n’a pas encore de date de sortie officielle en France.

Propos recueillis par Thomas Destouches à Cannes le 21 mai 2016

Le fameux montage de Nicolas Cage jouant tous les rôles de « Game of Thrones » :

Game of Thrones… version Nicolas Cage !

 



Cet article a trouvé sa source chez nos confrères Allo Ciné

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