Par Nathalie MP.

Black bloc By: Rute PinaCC BY 2.0

Le calendrier fait plutôt mal les choses. À un an de la prochaine élection présidentielle, il était couru d’avance que notre exécutif, dans l’espoir de voir son camp se maintenir au pouvoir, entamerait les grandes manœuvres du « Ça va mieux », ripolinant en rose brillant quatre ans sans saveur, sauf celle, amère, de la hausse du chômage, des impôts, des cotisations sociales, de la dette et des expatriations

Malheureusement, la réforme dite loi Travail a mis le feu aux poudres, provoquant depuis deux mois manifestations étudiantes et syndicales, occupations de l’espace public par le mouvement « La Nuit debout », scènes de casse et d’émeutes, contre-manifestation des policiers qui demandent au gouvernement des « consignes claires » contre les casseurs, et maintenant pénurie d’essence en raison des blocages organisés dans six raffineries sur huit par nos gloires syndicales nationales, la CGT et SUD. Le « Ça va mieux » est démenti tous les jours par le spectacle d’un gouvernement qui semble ne plus rien contrôler et ne parvient à gouverner que grâce à l’article 49.3 de la Constitution.

Violence anticapitaliste

Dans la vidéo ci-dessous (01′ 20″) on découvre la violente attaque (mercredi 18 mai 2016 à Paris Xème) d’une voiture de police occupée par un policier et sa collègue par des casseurs sans doute issus de la mouvance anti-capitaliste Black Bloc, présents dans toutes les manifestations de ces dernières semaines. Quatre ans après son accession au pouvoir, François Hollande peut être content de la France « apaisée » qu’il nous a mitonnée.

Quelle effervescence, quel jusqu’au-boutisme, quelle ambiance pré-insurrectionnelle ! Ne croirait-on pas que la patrie et la démocratie sont menacées, que le gouvernement ou le patronat ou les deux sont en train de réduire nos libertés dans des proportions quasi fascistes ? A vrai dire, sur le sujet des libertés individuelles, le gouvernement s’est bel et bien employé à les encadrer le plus possible avec le contrôle de la liberté d’expression, la loi Renseignement et l’état d’urgence prolongé jusqu’à fin juillet. État d’urgence dont on se demande une fois de plus s’il sert à quoi que ce soit dans le cadre de la prévention du terrorisme, face au spectacle quotidien de l’incapacité de l’État à réprimer les violences qui sont devenues la règle dans l’opposition à la loi Travail.

Mais c’était une parenthèse, car ce n’est pas cela qui motive aujourd’hui nos contestataires officiels. C’est la loi Travail, ce monument d’ultra-libéralisme fou qui va tous nous réduire en esclavage, comme dirait Gérard Filoche, au profit exclusif des grands patrons, et surtout de Bernard Arnault, bête noire à jamais inexpiable de Frédéric Lordon. Et pourtant ! Si la loi Macron n’était déjà guère épaisse, que dire de la loi El Khomri ? Il serait plus réaliste de l’appeler non-réforme, voire anti-réforme, tant le projet initial, déjà fort timide, a été amendé, trituré et dévitalisé.

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Cette réforme qui ne vient pas

Dans ce contexte immobile du point de vue de la réforme et explosif du point de vue social, on ne peut que s’esclaffer bruyamment (ou pleurer) en relisant le joli tweet que François Hollande postait en février dernier, au moment du dernier remaniement ministériel lors de son entretien « vérité » avec MM. Pujadas et Bouleau.

C’est d’autant plus amusant (ou consternant) que François Hollande, dans une vie antérieure où tout était simple et limpide car il était dans l’opposition, avait des idées très affirmées sur la « réforme » : ce qu’il faut faire, comment il faut le faire et dans quels domaines.

Il se trouve que suite au rapport rendu en janvier 2008 par la Commission pour la libération de la croissance française présidée par Jacques Attali à la demande de Nicolas Sarkozy, le journal Le Monde a organisé en avril 2008 un débat entre Xavier Bertrand, Jacques Attali, François Hollande et un certain Philippe Corcuff sur le thème « Réformer la France : mission impossible ? » A l’époque, Xavier Bertrand était ministre du travail, François Hollande premier secrétaire du Parti socialiste et Philippe Corcuff, professeur d’université en sciences politiques, alter-mondialiste, membre d’Attac, de SUD Education et de la LCR.

Les contributions des uns et des autres étant clairement identifiées, il est facile de retrouver les propos de François Hollande. Dès sa première intervention, on tombe sur une perle :

Il n’est pas possible de mobiliser pour la réforme si on ne propose pas un projet de société. Ce qui fonde un projet de société, c’est le moment de la campagne présidentielle où le candidat affirme son projet et reçoit du suffrage universel l’autorisation de le traduire. Sans projet de société, les réformes arrivent comme des incongruités, auxquelles on ne peut pas adhérer.

Cette réponse est bien sûr une façon de tacler Nicolas Sarkozy. Mais si on se transporte trois ans plus tard, on débouche sur la campagne présidentielle du candidat Hollande, sur son slogan « Le changement, c’est maintenant », ce qui ne dit rien quant au fond des changements, sur son ennemi qui n’a ni nom, ni visage, ni parti, ni mandat électif pour gouverner et qui pourtant gouverne : la finance. On tombe sur ses soixante propositions et sur sa fameuse tirade anaphorique qu’on peut résumer/interpréter de la façon suivante : Moi Président, je ferai tout le contraire de Sarkozy. Moi Président, je serai donc parfait. Je vais mettre l’Europe au pas, je vais mettre les entreprises au pas et je vais mettre les banques au pas.

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Si François Hollande comptait effectivement sur ce « projet de société » validé par le suffrage universel pour mener à bien son quinquennat, eh bien c’est raté. La réalité européenne comme mondiale s’est montrée plus forte que le programme censé rassembler la gauche, et il ne reste plus maintenant qu’à louvoyer entre les exigences de l’Union européenne en termes de comptes publics, les catégories habituellement favorables à la gauche, et les entreprises, qui malgré toute leur noirceur d’âme sont encore jusqu’à nouvel ordre les entités qui produisent, embauchent et génèrent de la recette fiscale.

Des cadeaux électoraux pour gagner du temps

ça va mieux rené le honzecD’où les réformes annoncées à grand renfort de tweets grandiloquents puis vidées de leur substance au prétexte que le gouvernement est à l’écoute des malheurs de son peuple. D’où enfin les cadeaux électoraux (garantie jeunes, dégel du point d’indice des fonctionnaires, salaire des instituteurs) car le temps presse. Si l’on veut persuader suffisamment de Français que « ça va mieux » pour assurer la présence d’un candidat de gauche (j’ai nommé François Hollande) au second tour en 2017, autant y aller franco, c’est-à-dire en promettant du « sonnant et trébuchant1 » au mépris de tous les engagements pris par ailleurs sur la maîtrise des comptes publics.

Avançons dans le débat du Monde. Le rapport Attali ayant proposé de supprimer l’échelon départemental en dix ans, les invités sont priés de dire ce qu’ils en pensent. C’est d’autant plus intéressant que nous avons eu droit à une réforme (encore ce mot) territoriale qui non seulement n’a pas supprimé les départements, mais a organisé l’inflation des conseillers départementaux et a réussi à maintenir le nombre de conseillers régionaux tout en affichant une réduction du nombre de régions de 22 à 13 en Métropole.

On pouvait compter sur François Hollande pour faire une de ses « petites blagues », mais la suite présidentielle nous a montré que c’était beaucoup plus sérieux qu’il n’y paraissait :

Quelle ironie de l’histoire : j’essaye depuis des années de gagner la Corrèze à gauche et, au moment où nous y sommes, on me dit : « Il n’y a plus de département. » Diable !

On pouvait surtout compter sur lui pour se montrer doué d’un éminent courage réformateur tout en ne changeant rien, mais alors rien de ce qui pourrait affecter la puissance publique et son petit côté clientéliste :

Il faut, sans doute, rapprocher départements et régions. C’est avant tout un problème de courage politique. (…) Encore faut-il qu’on rassure les populations, notamment dans le monde rural, et qu’on leur explique qu’une telle réorganisation n’entraînera pas la suppression pure et simple des administrations et des emplois publics.

Le dernier thème abordé dans le débat du Monde concerne la réforme des universités menée par Valérie Pécresse. C’est l’occasion pour François Hollande de dire que l’autonomie des établissements prévue par la ministre n’est en rien une réforme, notamment parce que selon lui « ce qui va déterminer l’avenir de nos universités, (…) c’est l’urgente nécessité d’y consacrer plus d’argent et d’emplois publics. »

Nos belles âmes de gauche ne sont pas dépourvues d’idées, en fait elles en ont deux : « de l’argent, toujours plus d’argent » et « des emplois publics, toujours plus d’emplois publics » ! On est à peine étonné lorsque François Hollande, se retournant vers son adversaire politique Xavier Bertrand, lui explique ensuite en toute incohérence :

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La réforme coûte cher. Le problème, c’est que vous n’avez plus de marge de manoeuvre budgétaire, compte tenu de la dette, des déficits et de la faiblesse de la croissance.

Cher Président, s’il suffit de dépenser de l’argent pour réformer, comment allez-vous enfin tenir votre promesse de baisser les impôts et prétendre que vous maîtrisez la dette et les déficits ? Où l’on voit que les facilités du Yaka de 2008 se sont bel et bien fracassées sur les réalités de l’année 2012 et suivantes.

Mais en 2008, François Hollande était un opposant sûr de lui et de ses idées, ce qui lui permettait de déclarer (déclamer) en conclusion du débat :

La seule façon pour nous d’être à la hauteur de la responsabilité confiée, (…) c’est de pouvoir porter un projet dans quatre ans qui donne envie, à ce moment-là, de changer.

On reconnaît là le fameux « projet de société » qui, validé par le suffrage universel, devait ouvrir la porte de la réforme heureuse et apaisée. Eh bien, c’est complètement raté. La semaine qui s’annonce, avec ses raffineries bloquées, ses mouvements de grève et ses journées d’action prévues contre la loi Travail, malgré la fatigue grandissante d’une majorité de Français, en est une preuve de plus, aussi absolue que dramatique.

  1.   Le « sonnant et trébuchant » prend parfois la forme moins dispendieuse mais tout aussi délétère d’une jolie petite rosette. Hier soir, une de mes connaissances, qui officie parfois comme « expert » pour BFM TV, recevait la légion d’honneur des mains innocentes du Ministre des finances Michel Sapin. Suite à quoi on voit mal l’expert en question aller expliquer à la télévision que « non, ça ne va pas mieux. »



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