Entre 30 et 40 heures de cours par semaine, une charge de travail personnel importante, des professeurs attentifs, un esprit de promo, une réputation d’excellence : bienvenue en double licence. Ces formations universitaires concurrencent directement les classes prépas et attirent chaque année de plus en plus d’étudiants. Le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, qui dit ne pas avoir de statistiques précises sur ce phénomène, constate cependant « une augmentation forte de l’offre, qui correspond à une demande croissante ces dernières années ».

Les universités, à l’écoute de cette demande, se positionnent ainsi dans la course au recrutement des meilleurs bacheliers. « Nous avions reçu 120 dossiers pour 35 places en 2015 pour la licence en langues étrangères appliquées et en économie/gestion, pour cette rentrée 2016 nous en avons reçu 300 », note Thierry Burger-Helmchen, doyen de la faculté de sciences économiques et de gestion à l’université de Strasbourg et coresponsable de cette double licence. Ce qui rend la sélection des meilleurs inévitable. « En double licence mathématique et économie, de nombreux étudiants se destinent à entrer en école de commerce. Cette formation est en fait une alternative à la classe prépa », estime le professeur.

« Ne pas avoir à choisir »

À l’université Paris-IV-Sorbonne, les doubles cursus qui existent depuis 2008 ont vocation à se multiplier dans les années à venir. Pour être dans la course face aux prépas, « Paris-IV, inspirée par l’université Pierre-et-Marie-Curie (UPMC-Paris-VI) et le modèle anglo-saxon, mettra en place, à l’horizon 2018, des systèmes de mineures et de majeures dans les doubles licences », explique Alain Tallon, vice président de l’université Paris-IV. A coût constant, l’université renforce aussi son offre pour attirer « des étudiants originaux », comme avec cette double licence russe et philosophie, ou cette formation interdisciplinaire lettres et informatique, en partenariat avec l’UPMC.

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Les étudiants qui choisissent ces formations exigeantes ont des stratégies différentes, comme l’a montré un appel à témoignages lancé sur site du Monde. Certains ne veulent « pas avoir à choisir » une orientation qui les engagerait dans un parcours trop spécialisé, tout en s’assurant d’obtenir un diplômé valorisé. Attiré par « l’excellence de Sciences Po et son enseignement généraliste » en premier cycle, Alexandre, titulaire d’un bac S avec la mention très bien, a été admis dans un double cursus à Sciences Po et l’UMPC, couronné par un bachelor et une licence de physique.

Le choix d’une double licence peut être également une stratégie géographique. Caroline, bachelière originaire de Châteauroux, dans l’Indre, voulait étudier à Paris. Pour avoir une chance d’être admise à l’université Paris-I, où les places dans les licences classiques sont notamment attribuées en fonction de l’académie d’obtention du bac, elle postule dans une double licence qui recrute sur dossier : celle, très sélective, d’histoire et sciences politiques. « Cela m’a permis d’être admise à Paris et de rassurer mes parents qui ne voyaient pas d’un bon œil mon inscription dans une licence d’histoire classique, qui a la réputation d’avoir peu de débouchés », explique la jeune fille.

Une pluridisciplinarité à double tranchant

Enfin, certains étudiants font le choix de ces cursus universitaires avec pour objectif d’intégrer les grandes écoles sans passer par système de classe prépas. C’est le cas d’Astrid, qui, dès son entrée en double licence économie, gestion et anglais à l’université de Nanterre, visait une école de commerce. Elle est désormais diplômée de Neoma Business School. « Je fais du triathlon et je suis déjà bilingue, l’université était plus adaptée à mon profil que la classe prépa qui ne m’aurait pas laissé de temps pour continuer le sport », raconte la jeune fille, qui fait figure d’exception dans une famille majoritairement passée par des classes prépas scientifiques.

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La pluridisciplinarité, de l’aveu de ces étudiants, est un atout. S’ils se disent plus ouverts, plus curieux et dotés d’une solide culture générale, certains regrettent cependant d’avoir perdu du temps et même « raté des opportunités ». C’est le cas d’Antonine Scali-Ringwald, titulaire d’une double licence histoire de l’art et anglais de l’Institut catholique de Paris. « J’avais réussi ma licence d’histoire de l’art mais la moyenne de mes deux licences était trop basse pour être admise sur dossier en master 1 à l’école du Louvre, qui place le seuil à 12/20. Je connais la succession des rois d’Angleterre, mais j’ai raté mon admission à l’école du Louvre », déplore-t-elle.

Alexandre, qui avait été attiré par le prestige de la rue Saint-Guillaume tout en continuant la physique à l’UPMC, estime avoir perdu deux ans dans ses études. « J’aurais dû faire une prépa pour intégrer une école d’ingénieurs mais j’ai été séduit par l’idée de faire Science Po et d’être un généraliste », regrette aujourd’hui l’étudiant, qui poursuit des études d’ingénieur à AgroParistech. Quant à Caroline, la lycéenne de Chateauroux, après sa formation en histoire et en sciences politiques, les portes des masters de droit de Paris-1 lui sont fermées. « Les cours de sciences politiques n’étaient pas au niveau pour postuler en master de droit public alors j’ai passé le concours de Science Po et je me suis inscrite dans le master affaires publiques. C’est à cause de cette rigidité que la fac se passe de ses bons étudiants. »

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Les recruteurs partagés

Pour éviter de perdre ces profils, les universités réfléchissent à adapter leur offre de master aux doubles licences. C’est déjà le cas dans certaines disciplines. L’université de Nantes propose ainsi un double cursus complet droit et de langues étrangères appliquées, de la licence au master. « Si la demande des étudiants nous influence, celle des professionnels du droit compte fortement. Or les juristes trilingues/quadrilingues bac + 5 sont des profils très recherchés dans nos secteurs » explique Dominique Garreau, professeur de droit à l’université de Nantes et responsable de cette double licence droit et langues étrangères appliquées.

Reconnue dans l’enseignement supérieur, la double licence doit encore se faire connaître sur le marché du travail. « Je n’ai pas le sentiment que les clients connaissent ce diplôme, ils préfèrent regarder les stages, les expériences en alternance et la personnalité », admet Estelle Raoul, directrice exécutive du cabinet de conseil en recrutement de cadres Michael Page.

Pour d’autres recruteurs, la double licence est un gage de qualité au même titre qu’une classe prépa. « Nous recrutons essentiellement des bac + 5. Quand on voit sur un CV une double licence, on a un à priori favorable car c’est une formation sélective à l’université. Ces jeunes diplômés sont souvent autonomes, organisés et dotés d’une vraie ouverture intellectuelle », estime Valérie Ader, cofondatrice et présidente de Colombus Consulting.