Par Francis Richard.

Jean Paulhan avait toujours à portée de main un usuel édité en 1965 chez Seghers, le Dictionnaire des mots rares et précieux. Trente ans plus tard, dans la collection 10/18, Jean-Claude Zylberstein rééditait ce fabuleux dictionnaire, qui, depuis, se trouve toujours chez moi, à proximité.

À chantepleure je lis : n.f. Entonnoir dont le tuyau percé de trous permet de faire couler du vin ou tout autre liquide dans un tonneau sans le troubler II Arrosoir à longue queue II Fente pratiquée dans un mur pour l’écoulement des eaux II Sorte de fouloir.

Ces définitions sont plus techniques que poétiques, mais elles ont le mérite d’être précises et de montrer que cet oxymore a trait aussi bien à la vigne qu’au jardin. C’est toutefois à la deuxième acception du terme que s’intéresse Dominique de Rivaz dans Le petit peuple des chantepleures, où elle a rassemblé par thèmes des photographies d’arrosoirs, prises sur le vif.

La dimension poétique

Même si le dictionnaire que consultait l’auteur des Fleurs de Tarbes est un outil de savoir, de recherche, de découverte et disons le, enfin, de plaisirs infinis, il lui manque la dimension poétique qu’il revient alors au lecteur de lui donner s’il le souhaite. C’est pourquoi, ce que dit de la chantepleure Dominique de Rivaz sied mieux aux artistes et à ceux qui se laissent guider :

Lorsqu’on me remplit, je chante, lorsqu’on me vide, je pleure : qui suis-je ? Une chantepleure ! clamait-on en chœur au Moyen-Âge où la chantepleure arrosait les semis et les jardins médiévaux.

La cinéaste a ordonné les instantanés de chantepleures, qu’elle ou d’autres ont cueillis, sous des titres de films :

  • Singles (Cameron Crowe, 1992),
  • In the mood for love (Wong Kar-Wai, 2000),
  • Family life (Ken Loach, 1971),
  • School days (Chu Yin-Ping, 1995 ?),
  • Playtime (Jacques Tati, 1967),
  • Stolen kisses (François Truffaut, 1968),
  • Rich can poor can (allusion à Rich man poor man ou à Rich man poor woman ?),
  • Modern times (Charlie Chaplin, 1936),
  • Intolerable cruelty (Joel et Ethan Coen, 2003),
  • From here to eternity (Fred Zinnemann, 1953).
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À observer de plus près ses prises de vues et à les ordonner, elles prennent sens pour Dominique de Rivaz : J’y distingue – ou bien ai-je la berlue ? – un cycle de vie de la naissance au bel âge, puis à la mort. Certes le lecteur est influencé par cette belle ordonnance et par de possibles mises en scène mais il ne peut que convenir que, présentées ainsi, sous ces angles et dans cet ordre, ces chantepleures confirment qu’elle n’a pas la berlue…

Diversité des chantepleures

Les chantepleures sont de toutes couleurs, de toutes tailles et de toutes matières : en acier galvanisé, en zinc ou en plastique injecté. Elles sont seules, font la paire (il y a des mariages mixtes), sont en famille (de jeunes pimpantes côtoient de vieilles décrépites et rouillées) ou en bandes organisées. Elles sont fières ou abandonnées, à l’extérieur ou à l’abri, mêlées à d’autres objets ou parmi leurs semblables.

Dans sa postface à ce magnifique livre d’images, qui donnent matière à réflexion, Jean Prod’hom, croisé hier soir au Lausanne-Moudon, qui a fait quelques uns des clichés du livre, dit de ces drôles d’oiseaux que sont les arrosoirs qu’ils seraient sans grand intérêt s’ils n’étaient, comme nous, des êtres doubles : pleins à ras bord lorsqu’ils participent aux travaux du jardin ; vides et inutiles lorsqu’on les écarte d’avoir assez servi.

Il imagine qu’ils seront toujours là quand l’homme ne sera plus, inutiles témoins de nos réalités et de nos rêves et qu’il n’y aura guère qu’eux pour mettre un peu de couleur sur l’écran noir et blanc de la vilaine saison… Moins pessimiste que lui, et peut-être moins poète, j’imagine de manière très voltairienne que l’homme continuera à cultiver son jardin et qu’une chantepleure sera à ses côtés, fidèle compagne dans l’accomplissement de ses plaisirs et de ses jours…

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