Par la rédaction de Contrepoints.

Miami sunset from kay-biscayne by Denis Messié(CC BY-NC-ND 2.0)

Miami sunset from kay-biscayne by Denis Messié(CC BY-NC-ND 2.0)

 

Ah, Miami ! Son soleil, ses palmiers et ses plages ; ses expatriés français (que l’on peine à comptabiliser), Florent Pagny… et ses clichés ! Non, la ville ne se résume pas à South Beach. Oubliez un peu le Miami des cartes postales, celui des deux flics, de Dexter, des Experts, des reality shows ou des clips de rap et faites place à l’autre visage que l’on montre moins, car pas du tout bling-bling : celui d’une agglomération normale comme il en existe tant d’autres aux États-Unis ou même dans le monde, avec ses quartiers riches jouxtant des quartiers pauvres, ses zones pavillonnaires et des centres commerciaux un peu partout. Voilà, c’est là que vit et travaille la majorité des Miaméens.

1 - Entrée de Coral Gables

Entrée de Coral Gables-Notre quartier depuis janvier 2015-Tous droits réservés.

 

Ce témoignage est rédigé à quatre mains : deux appartiennent à Laurent, petite quarantaine, ingénieur en électronique spécialisé dans l’informatique d’entreprise (réseaux, serveurs, télécommunications et tutti quanti), au parcours assez banal ; deux appartiennent à Isabel, grande trentaine, au cursus plus rigolo : professeur certifié de Lettres Modernes reconverti sans regrets dans l’obtention d’un titre MUM1 en alternance après 11 ans à pelleter le charbon dans les soutes de divers collèges de la banlieue parisienne.

Nous venons de milieux sociaux profondément différents. Pourtant, nos familles respectives comptent une proportion non négligeable d’individus qui, pour des raisons très diverses, sont des expatriés ou des immigrés. Changer de pays et vivre « ailleurs » a donc toujours fait partie de notre univers mental. Les perspectives ternes en France, la pression fiscale qui, par exemple, dévore en 2013 l’équivalent de presque un an du salaire d’Isabel, alors alternante smicarde, ne pas avoir encore d’enfant, tous ces éléments ont fait naître l’idée du départ. Une possible opportunité professionnelle a achevé de nous convaincre.

Or, quand on pense expatriation, on pense spontanément choix de destination et espérance de gain futur. On oublie souvent que c’est d’abord un investissement de temps, de patience et surtout d’argent. Alors, combien ça coûte ? Parlons gros sous.

Welcome to the United States !

C’est de notoriété publique : l’entrée aux États-Unis est, en principe, restreinte. Sachant qu’il y a presque autant de types de visas que de lettres dans l’alphabet – et même plus car ils se déclinent en sous-catégories – on réalise assez rapidement qu’avoir « une stratégie de visa » est primordial car elle conditionne la suite de votre projet à long terme.

Je suis informaticien pour une PME française qui fabrique des matières premières pour l’industrie cosmétique. Nos produits et services sont vendus dans une cinquantaine de pays, les États-Unis étant notre premier marché. Nous avons donc une relation particulière avec la société qui nous y représente et qui est basée à Miami. La Direction a souhaité améliorer les échanges de données entre les deux entités et développer de meilleurs outils de suivi commercial, qui seront plus tard proposés à nos autres distributeurs. J’interviens dans ce cadre avec des compétences techniques bien particulières et une connaissance approfondie des systèmes déjà en place.

Cette spécificité est la clé de tout et c’est là qu’intervient le recours judicieux à un avocat. La responsable du bureau de Miami nous a trouvé une spécialiste qui nous a orientés vers un visa L1 (mutation vers l’équivalent d’une filiale de société étrangère) parfaitement adapté à mon cas et qui présente l’immense avantage d’autoriser le conjoint à demander un permis de travail.

Après un séjour sur place en mai 2014 pour la rencontrer et commencer à monter le dossier (dont la version imprimée occupe une boîte archive bien remplie), je me suis attelé à la collecte et à la traduction de tous les justificatifs jusqu’en novembre. Nous avions fait le choix de payer un supplément pour accélérer le traitement du dossier par les services de l’Immigration et éviter les trois mois de délai standard qui ne nous arrangeaient guère. Bien nous en a pris : ils ont répondu en quatre (!) jours ouvrés et ont délivré un visa pour trois ans. Après réception des documents en France et passage au consulat à Paris début décembre pour un entretien de pure forme, nous avons reçu nos passeports avec les visas collés dedans quelques jours plus tard2.

2 - Dossier du visa

Dossier du visa : 11,2 cm de bonheur-Tous droits réservés.

 

A LIRE  Les passations de pouvoir à Matignon et Beauvau en 2 minutes

Coût de la plaisanterie : $6500 (avocat) + $325 (visa) + $500 (taxe anti-fraude [sic]) + $1225 (traitement premium) + 2 x $190 (frais consulaires) + séjour sur place

Trouver un logement…

Nous sommes aussitôt partis pour un second séjour afin de trouver un logement. Nous avions préparé le terrain à distance grâce à un agent immobilier qu’on nous avait recommandé (un Français cumulant cette casquette et celle d’investisseur – ils sont nombreux dans ce cas). La bonne nouvelle, c’est que le marché locatif est très fluide : arrivée le lundi, visite d’une petite dizaine d’appartements le mardi, soumission de notre dossier le mercredi, signature du bail le samedi. Une chance : la propriétaire est vénézuélienne et adore les Français, ce qui en plus d’un petit rabais sur le loyer a donné lieu à de très intéressantes discussions sur son pays…

Nous avons expérimenté le bail de 18 pages (1 an, à reconduire sur demande expresse du locataire), le background check imposé (et facturé) par l’association des copropriétaires et l’entretien avec la présidente et le trésorier (Français, naturalisé Américain depuis, et… agent immobilier) de ladite association.

Notre choix s’est porté sur un deux-pièces de 77 m2, négocié à $1700 par mois. Pour ce prix-là, nous avons une cuisine équipée en gros électro-ménager, une chambre, une salle de bains avec douche et baignoire, deux (!) WC, une place de parking attitrée, l’accès à la piscine et à la salle de sport de l’immeuble. L’eau est comprise, restent l’électricité et l’abonnement Internet à notre charge. L’appartement est situé dans un quartier assez huppé, non loin de Miracle Mile, artère historique aux commerces dynamiques. Mais surtout, il est proche du travail, avantage inestimable (et en fait critère de sélection principal), compte tenu des bouchons qui peuvent être déments aux heures de pointe.

Les banyans de Miracle Mile-Tous droits réservés.

Miracle Mile-Tous droits réservés.

 

En votre aimable règlement : 3 x $1700 (premier et dernier mois de loyer + caution) + 2 x $150 (background check) + $400 (caution pour l’utilisation de l’ascenseur et des parties communes lors de l’emménagement et l’accès éventuel aux salles de réunion mises à disposition des habitants de l’immeuble) + $1700 / mois (loyer) + environ $50 / mois (électricité).

De retour en France pour Noël, nous avons pu préparer le déménagement transatlantique en fonction de l’espace dont nous disposions dans notre nouveau domicile. Notre caisse petit joueur de 4 m3 a mis deux mois et demi à nous parvenir après un périple invraisemblable, en passant par Anvers (ils ne sont pas bien, les ports de commerce français ?). Elle serait peut-être arrivée plus vite à la nage…

Nouveau passage en caisse : 2485 € (transport) + $269 (frais de douane)

Plus important encore, nous avons mis en ordre nos affaires et nos avoirs, car même à l’étranger, l’État français ne nous oublie pas : taxe foncière + taxe d’habitation au taux maximal (nous sommes encore propriétaires de notre logement en France, qui est maintenant taxé comme une résidence secondaire). Et même comme ça, ce n’est pas suffisant : malgré le soin que nous y avons mis, nous devons encore faire la danse du ventre pour récupérer CSG et CRDS indûment perçues.

De retour à Miami, s’en est suivie une dernière phase d’ameublement (Ikea, nous voilà !), à des prix globalement similaires à ceux pratiqués en France. Pour clore le chapitre installation, nous nous sommes reliés au monde via une connexion Internet par câble et deux forfaits mobiles illimités.

$111 / mois (75 Mbits/s + bouquet de chaînes de télévision) + $75 (modem) + $178 (routeur) + $124 / mois (dont $10 / mois pour des appels illimités vers les fixes en Europe). Ka-ching !

… et une voiture !

Il a fallu se préoccuper ensuite d’acheter une voiture (nous ne pouvions pas louer indéfiniment et les transports publics ne sont pas vraiment une option) et donc, avant toute chose, obtenir un permis de conduire local. Divine surprise : un permis français est directement « convertible » auprès du Département des Véhicules Motorisés (DMV en anglais) et, moyennant $48, la présentation de justificatifs clairement récapitulés sur leur site web, un examen sommaire de la vision et une photo prise sur place, vous repartez avec un joli objet format carte de crédit. Le pompon, c’est que pour un autochtone, le DMV est l’archétype de l’administration inefficace et désagréable3

Après avoir trouvé par le bouche-à-oreille une voiture d’occasion correcte (et une scène irréelle de marchandage avec un Hondurien ne parlant presque pas un mot d’anglais), quelques clics ont suffi pour l’assurer. Cela dit, n’ayant aucun historique aux États-Unis, nous sommes d’office au tarif maximum (à noter que le contrat par défaut est au semestre). En choisissant des garanties minimales et en acceptant l’installation d’un mouchard pendant quelques semaines, nous sommes toutefois passés de $550 à $480 en un an.

A LIRE  Ligue des champions : suivez Lyon-Séville en direct

L’expérience de la conduite en région parisienne se révèle utile pour éviter les accidents. En effet, si le Miaméen à pied est tout à fait aimable et respectueux de l’espace d’autrui – il s’excuse au moindre frôlement – au volant, il se transforme en Diabolo, smartphone greffé à l’oreille et à la conduite passive-agressive qui peut être très pénible : on change souvent de file mollement sans clignotant, mais vous risquez de vous faire klaxonner au feu vert si vous ne démarrez pas assez vite ! On apprécie toutefois de pouvoir tourner à droite au feu rouge ou encore, sur l’autoroute, de ne pas rouler le nez sur le compteur car tout le monde est 5 ou 10 mph au-dessus de la limite sans que les autorités s’en émeuvent trop.

Net à régler : 2 x $48 (permis de conduire) + $5900 (voiture, frais d’immatriculation inclus) + $480 / semestre (assurance) + $29 / an (vignette) + même pas $30 par plein d’essence (mais c’est un petit réservoir)

Quelques autres formalités

Mentionnons pour mémoire l’obtention de cartes de Sécurité Sociale, qui est une condition préalable à la délivrance du permis de conduire, et suppose de présenter une autorisation de travail, qui dépend elle-même d’un titre de séjour. Cette fois-ci, ça ne coûte rien, c’est l’État qui paye.

En revanche, pour le permis de travail d’Isabel, nous sommes repassés par la case avocat, davantage par facilité que par nécessité. Dossier déposé le 17 avril 2015, permis délivré le 4 juin pour deux ans.

Comptez : $250 (avocat) + $380 (permis de travail)

Le meilleur fut notre passage au consulat de France fin janvier 2016 dans le but de renouveler un passeport. C’est là que nous avons réalisé qu’il n’y a pas de Photomaton dans cette ville. C’est ballot ; il nous en a coûté presque $12 au drugstore du coin pour 2 photos dignes d’un mugshot, prises au moyen d’un appareil grand-public et découpées à la main par une employée fatiguée et enceinte jusqu’aux dents. Il y avait pourtant tout le nécessaire au consulat pour faire de belles photos aux normes françaises… mais interdiction de s’en servir depuis le mois de septembre 2015 pour cause de mise à jour imminente du logiciel. Piqûre de rappel facepalmique ?

En conclusion, au prix d’une petite gymnastique intellectuelle pour déterminer dans quel ordre procéder, la partie administrative s’est révélée étonnamment simple et assez peu chronophage, au point qu’un phobique aurait pu y arriver.

Ouvrir un compte en banque

Naturellement, le vrai préalable à tout cela a été l’ouverture d’un compte bancaire, qui n’a demandé qu’une petite heure (fabrication d’une carte de paiement comprise), après avoir présenté un passeport et une carte de crédit internationale en cours de validité (les règles ont un peu changé depuis). La tenue de compte est allègrement facturée $12 par mois mais on vous en fait grâce si vous maintenez un solde minimum ou que vous avez des rentrées régulières.

Autres particularités sympathiques : nous avons pu retirer en liquide l’argent pour la voiture sans rendez-vous et sans justification ; le dépôt de chèque peut se faire de façon entièrement dématérialisée, en le prenant en photo via l’application de la banque sur un smartphone.

Après quelques mois, au vu des mouvements sur notre compte, la banque nous a proposé une carte de crédit. Nous l’utilisons délibérément comme une carte de paiement à débit différé ($1200 de plafond mensuel), sans recourir à la facilité de crédit qui donnerait lieu à des taux usuraires (23,24 % annuels). Notre profil semble maintenant intéresser les organismes de crédit4 qui nous bombardent de publicités pour des cartes offrant des taux alléchants pouvant aller jusqu’à 36 % !

Toutefois, l’intérêt de ne pas céder aux sirènes de la consommation débridée est de construire notre « credit score », qui est un indicateur chiffré de notre profil de risque financier. Son calcul est fonction de l’encours de notre carte, de nos entrées et sorties d’argent, etc. Plus il est élevé, plus il témoigne du sérieux financier et permet par exemple d’obtenir des prêts à des taux plus intéressants.

Et le travail

Le compte est alimenté par une activité professionnelle assez similaire à ce que je faisais en France, selon un contrat de travail local (ce qui veut dire être payé par quinzaine et n’avoir que quatre lignes sur sa fiche). La journée débute officiellement à 8h mais il y a souvent du monde avant 7h30 : la plupart des collègues habitent en banlieue assez lointaine et partent tôt pour éviter les embouteillages.

A LIRE  Mennucci: "Peillon c'est la candidature logique du Parti socialiste"

Naturellement, en fin de journée, cela commence à s’agiter dès 16h30 et il est rare qu’il reste quelqu’un après 17h30, même dans l’encadrement. Pour le déjeuner, l’usage est d’apporter sa gamelle, à la rigueur de faire un saut en voiture au supermarché ou fast-food le plus proche et de manger dans la cuisine / salle de pause en moins d’une demi-heure : l’avantage, c’est que la journée paraît ainsi finir plus vite. En résumé : on commence tôt, on finit tôt et il n’y a pas de crispation sur les horaires et le temps de travail.

Cadillac déguisée en renne

Cadillac déguisée en renne-Laissez-vous gagner par l’esprit de Noël-Tous droits réservés.

L’ambiance générale est franchement souriante quoique studieuse, peut-être à cause d’un petit effectif, majoritairement féminin et à l’image de la population miaméenne : Dominicaine, Cubaine, Colombienne, toutes hispanophones et chrétiennes pratiquantes, qui prennent plaisir à fêter les anniversaires, à organiser des repas pour Thanksgiving et Noël et s’amusent énormément en jouant à Secret Santa5.

Comme on a moins l’impression de passer sa vie au travail (malgré un volume horaire identique), il est plus facile de se contenter de trois semaines de congés payés par an : deux pour le minimum légal et une entre Noël et le Jour de l’An car la société française est fermée à ce moment-là. En jouant en outre avec une grosse dizaine de jours fériés et la possibilité de prendre des jours pour convenance personnelle (mais pas forcément rémunérés), nous arrivons à faire au moins un séjour par an dans la Mère Patrie.

Qui dit revenu dit impôt : j’ai déclaré à mon employeur que j’étais marié, avec une personne à charge (i.e. conjoint actuellement sans revenus) ; le montant correspondant a été déduit de mon salaire brut et versé par mon employeur directement au fisc. Vers la mi-avril, les contribuables sont tenus d’établir une déclaration de revenus au titre de l’année précédente (« tax return »), sur laquelle on calcule soi-même le montant exact à payer en fonction de sa situation personnelle détaillée : en général, il y a un trop perçu. Dans le cas contraire, il faut joindre le règlement à sa déclaration.

Comme beaucoup de gens, je me suis adressé à un comptable pour être sûr de ne pas faire de bêtise. Il a établi la déclaration pour moi en tenant compte de nos avoirs en Europe et l’a transmise lui-même. Coût de la tranquillité d’esprit : environ $800. Comptez dix fois moins si vous êtes un simple citoyen sans aucune particularité patrimoniale et que vous vous adressez à une boutique spécialisée. Sinon, vous pouvez bien sûr tout faire vous-même pour pas un sou. L’État américain m’a envoyé un chèque à peine deux semaines plus tard et j’ai la satisfaction civique d’avoir prêté gratuitement de l’argent au Léviathan pendant un an.

Solde en votre faveur : $1024

A suivre…

Vous retrouverez la suite des aventures de nos expatriés à Miami la semaine prochaine, ils évoqueront les impôts, les loisirs, la nourriture, la santé, la sécurité…

Vous souhaitez participer à la série ? Vous êtes jeune ou moins jeune, actif ou retraité, contactez-nous à [email protected] !

  1. Management Univers Marchand ; titre délivré par le Ministère du Travail et équivalant au BTS MUC (Management Unité Commerciale) délivré par le ministère de l’Éducation Nationale.
  2. Suivis d’une enquête de satisfaction en ligne où l’on nous donne du « cher client » long comme le bras.
  3. Voir par exemple une scène hilarante avec des paresseux (les mammifères arboricoles, hein) dans Zootopia ou encore les déboires de Sheldon dans The Big Bang Theory.
  4. Dont certains ont des adresses au Delaware ou au Dakota du Sud, on se demande pourquoi.
  5. Jeu traditionnel au moment de Noël qui consiste à tirer au sort le nom d’un collègue à qui on doit faire un petit cadeau. La semaine précédente, on est censé laisser des gourmandises ou des babioles sur son bureau sans se faire démasquer. L’esprit de Noël peut s’exprimer de façon encore plus kitsch, avec la représentation du Père Noël en bermuda et en tongs ou des voitures déguisées en rennes, nez rouge sur la calandre et bois factices sur le toit.



Article orginal