Par Jacob Sullum, depuis les États-Unis.

Les déclarations publiques du Centre pour la prévention et le contrôle des maladies (CDC) ont une vue alarmiste sur l’e-cigarette, les décrivant comme une menace pour la jeunesse américaine, qui, prétendument, se mettrait à fumer de nouveau en masse après avoir essayé le vapotage et être devenu accro à la nicotine. Mais les données de la CDC nous racontent une histoire différente.

Chute du tabagisme chez les ados

Ce mois-ci, la CDC a publié les derniers résultats de son Étude nationale sur les comportements à risque des jeunes (NYRBS), conduite tous les deux ans. Les chiffres de 2015 montrent que le tabagisme continue à chuter parmi les adolescents, même si ils sont de plus en plus nombreux à essayer le vapotage. Mais comme d’habitude, la CDC choisit d’accentuer l’aspect négatif.

« Le tabagisme actuel est à un niveau historiquement bas, ce qui est une excellente nouvelle », a concédé le directeur de la CDC, Tom Frieden. « Néanmoins, il est troublant de voir que des étudiants participent à de nouveaux comportements risqués, tel l’utilisation d’e-cigarettes. Nous devons continuer d’investir dans des programmes qui aident à réduire toutes les formes d’utilisation du tabac, dont l’e-cigarette, parmi la jeunesse. »

Vous voyez ce qu’il vient de faire ? Frieden, à son habitude, a appelé le vapotage « usage du tabac », bien que les e-cigarettes n’en contiennent pas. En réalité, les données de l’étude Surveiller le futur indiquent que les liquides des e-cigarettes utilisés par les adolescents ne contiennent typiquement même pas de nicotine.

Même lorsque les adolescents utilisent des e-cigarettes pour inhaler de la nicotine, ils font face à des risques pour la santé bien moins importants que les fumeurs, un point crucial que la CDC obscurcit témérairement et régulièrement, en laissant entendre que la popularité grandissante du vapotage efface tous les bénéfices pour la santé publique de la baisse continue du tabagisme.

Baisse spectaculaire

Cette baisse a été spectaculaire. Selon l’étude NYRBS, la part des élèves du secondaire qui ont déclaré avoir fumé des cigarettes pendant le mois précédent a chuté de plus de 36% en 1997 à moins de 11% en 2015, soit une baisse de 70%. D’autres enquêtes, dont Surveiller le futur et l’Enquête nationale sur le tabagisme de la jeunesse de la CDC, montrent une tendance à la baisse similaire, de même qu’un intérêt pour les e-cigarettes à la hausse de manière spectaculaire.

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La CDC a sonné l’alarme à propos de cette hausse de l’expérimentation des e-cigarettes par les adolescents depuis 2012, sur la base de réponses à des questions ajoutées à l’enquête en 2011. Pourtant, l’enquête NYRBS montre que l’utilisation de cigarettes sur le mois précédent a chuté de 18,1% en 2011 à 10,8% en 2015. Les propres chiffres de la CDC démentent l’idée que le vapotage renouvelle l’intérêt pour le tabagisme.

Une étude publiée la semaine dernière dans le journal Pediatrics prétend prouver que le vapotage renouvelle néanmoins l’intérêt pour le tabagisme. Mais, en fait, ce n’est pas ce que montre l’étude.

Jessica Barrington-Trimis, une associée de recherche postdoctorale à l’Université de Californie du Sud, et ses huit collaborateurs ont commencé avec l’Étude sur la santé des enfants, qui a suivi plus de 5 000 enfants en Californie du Sud depuis 2002. Les chercheurs se sont concentrés sur 213 sujets qui en 2014, lorsqu’ils étaient en première et terminale au lycée, ont déclaré qu’ils n’avaient jamais fumé.

Jessica Barrington-Trimis et ses collègues ont fait remplir à ces adolescents des nouveaux questionnaires en moyenne 16 mois plus tard. Ils ont constaté que les adolescents qui avaient déclaré essayer les e-cigarettes en 2014 étaient six fois plus susceptibles que les autres de déclarer avoir essayé les cigarettes traditionnelles dans l’enquête de suivi.

Les chercheurs en concluent que « l’utilisation de l’e-cigarette chez les jeunes n’ayant jamais fumé peut augmenter le risque d’initiation ultérieure à la cigarette et autres produits combustibles durant la transition à l’âge adulte lorsque l’achat de produits contenant du tabac devient légal ».

Pas de lien nécessaire entre vapotage et tabagisme

Là encore, il est possible que non. Bien que Jessica Barrington-Trimis et ses collègues ont trouvé une forte association entre le vapotage et le tabagisme, il n’est pas forcément avéré que le premier entraîne le second. Il se peut simplement que le type d’adolescents enclins à essayer le vapotage sont également enclins à essayer le tabac, et qu’ils essayent le vapotage d’abord car il a meilleure odeur et meilleur goût et provoque moins d’inconfort. Même si les e-cigarettes n’existaient pas, ces mêmes adolescents auraient au final essayé de fumer de toute façon.

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De plus, comme Michael Siegel, chercheur en santé publique à l’Université de Boston, l’indique, les chercheurs ne disent pas combien de sujets utilisaient les e-cigarettes régulièrement au départ, ni combien sont devenus des fumeurs réguliers lors du suivi :

La base pour l’utilisation d’e-cigarette a été définie comme une personne ayant pris une bouffée d’e-cigarette. Et l’initiation au tabac a de même façon été définie comme le fait d’avoir inhalé une bouffée de cigarette. Dès lors, l’étude n’a pas documenté si un seul sujet a été un vapoteur régulier.

Il est tout à fait possible (et même probable) que la majorité de ces enfants a essayé l’e-cigarette, sans devenir vapoteuse, et se soit ensuite tournée vers les cigarettes normales. En fait, il est tout à fait possible que si ces enfants avaient été en mesure de s’en tenir au vapotage, ils ne seraient jamais devenus fumeurs.

En outre, l’étude a compté tous ceux qui avaient simplement pris une bouffée de cigarette comme étant des fumeurs. Donc théoriquement, un sujet aurait pu prendre une seule bouffée d’e-cigarette et détester ça, puis prendre une seule bouffée de cigarette et détester ça, et il aurait été considéré comme ayant commencé le tabac parce qu’il était d’abord devenu accro au vapotage.

L’addiction à la nicotine

Cette étude est loin de confirmer l’hypothèse selon laquelle les adolescents qui n’auraient autrement jamais fumé deviennent dépendants à la nicotine par le vapotage et progressent finalement vers la cigarette traditionnelle. Elle ne montre pas que les adolescents vapotaient suffisamment pour devenir accro à la nicotine (ou même que les e-liquides qu’ils utilisaient contenaient de la nicotine).

Elle ne montre pas que les adolescents ayant essayé le vapotage et ensuite essayé de fumer ont aimé l’un ou l’autre, et encore moins qu’ils ont développé une addiction au tabac tenace et létale. Mais surtout, elle ne montre pas que la disponibilité des e-cigarettes a eu un impact sur les décisions ultérieures des adolescents concernant le vrai tabac.

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« Il est possible en principe que l’utilisation de l’e-cigarette parmi les adolescents n’ayant jamais fumé constitue un marqueur pour ceux qui auraient commencé à fumer dans le cas où les e-cigarettes n’étaient pas disponibles », concèdent Jessica Barrington-Termis et ses collègues. « Parmi ces adolescents, la disponibilité des e-cigarettes peut avoir retardé le commencement du tabac pour ceux qui auraient continué à fumer de toute façon. » Mais ils suggèrent que l’explication alternative est peu plausible, étant donné que « le risque de tabagisme associé à l’utilisation d’e-cigarette était encore plus élevé chez les participants ayant déclaré n’avoir aucune intention de fumer à l’évaluation initiale, par rapport au groupe d’adolescents ayant indiqué être susceptible de commencer à fumer. »

Là encore, le vapotage peut simplement être un marqueur très faible de l’utilisation future du tabac pour ceux qui admettent déjà qu’ils seront intéressés par le tabac. Chez les adolescents qui disent n’y avoir aucun intérêt, le vapotage permet de différencier ceux qui auraient néanmoins expérimenté les cigarettes de ceux qui ne l’auraient pas fait. Mais parmi les adolescents ayant exprimé qu’ils fumeraient probablement un jour, le fait qu’ils aient déjà essayé le vapotage n’apporte pas autant d’informations.

En mettant de côté les limites de cette étude, le fait demeure que les tendances à vapoter et à fumer chez les adolescents ont évolué dans des directions opposées pendant des années. Si les e-cigarettes étaient un précurseur au tabac chez les adolescents, on s’attendrait à voir davantage fumer, ou au moins, voir une diminution dans la tendance baissière qui a commencé à la fin des années 1990.

Au contraire, la tendance à la baisse s’accélère durant la même période où l’intérêt pour les e-cigarettes a décollé. Peut-être que les angoissés professionnels de la CDC devraient envisager la possibilité que les e-cigarettes supplantent les cigarettes classiques, un développement qu’ils devraient célébrer au lieu de se lamenter.

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