Des marcheurs invités à porter des brassards noirs en mémoire des victimes d’Orlando (Floride), des parents encouragés à venir défiler seuls, un trajet raccourci…

La Marche des fiertés, qui est habituellement l’occasion de porter des revendications politiques dans une ambiance festive, devait se tenir, samedi 2 juillet, dans une atmosphère lourde, trois semaines après le massacre de 49 personnes dans une boîte de nuit gay d’Orlando, et alors qu’en France, l’état d’urgence est toujours en vigueur.

Pour des raisons de sécurité, la Préfecture de police a demandé à l’Inter-LGBT (Interassociative lesbienne, gaie, bi et trans), organisatrice de la marche, de repousser le défilé d’une semaine, afin qu’elle se tienne un jour où les forces de l’ordre ne seront pas déjà mobilisées pour assurer la sécurité d’une rencontre de l’Euro de football. Un triplement des effectifs habituellement présents à la marche est prévu, selon la préfecture.

Menace latente

Le trajet, du Louvre à la Bastille, où des prises de parole et des concerts sont prévus, est raccourci de moitié. L’Association des parents gays et lesbiens (APGL) appelle néanmoins à laisser les enfants à la maison. « Nous le conseillons par prudence, affirme Marie-Claude Picardat, sa coprésidente. Nous craignons les mouvements de foule. » La Marche des fiertés rassemble chaque année plusieurs centaines de milliers de personnes, selon ses organisateurs.

Le défilé, qui commémore les émeutes de Stonewall en 1969 à New York contre le harcèlement de la police, considérées comme la naissance du militantisme LGBT, prend cette année une résonance particulière. La tuerie du Pulse, qui visait les personnes fréquentant « le club gay le plus chaud d’Orlando », comme il se présentait, a provoqué colère et effroi.

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Elle matérialise une menace latente : même dans les pays occidentaux, on peut mourir parce qu’on est homosexuel. « L’impact est d’autant plus grand que l’attentat s’est déroulé dans une boîte de nuit, un lieu de sociabilisation qui est perçu comme une enclave, un endroit où on peut baisser la garde, analyse Antonin Le Mée, porte-parole de la Fédération LGBT, qui regroupe 130 associations sur tout le territoire. Du coup, on ne se sent plus en sécurité nulle part. »

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Médias mis en cause

Au point que certains renoncent à défiler ? « Nous avons toujours été des cibles privilégiées, la peur de se faire agresser est déjà intégrée dans nos vies, nuance Clémence Zamora-Cruz, porte-parole de l’Inter-LGBT. Nous espérons au contraire plus de monde à la marche, pas seulement des personnes LGBT mais aussi des citoyens qui doivent se révolter et nous soutenir, parce que c’est un combat humaniste. »

Amandine Miguel, elle aussi porte-parole de l’association, estime « plus que jamais nécessaire d’investir l’espace public, de réaffirmer la visibilité et la fierté de personnes LGBT, de se mobiliser contre l’obscurantisme et les idéologies réactionnaires. »

L’association rappelle que l’homosexualité est réprimée dans quelque 70 pays, dont treize la punissent de mort. « Au lendemain de l’attaque il y a eu une focalisation sur Daesh [qui a revendiqué l’acte perpétré par un Américain, Omar Mateen], relève Mme Zamora-Cruz. Mais ce ne sont pas les seuls homophobes. »

L’après-Orlando a un goût amer. « Le caractère LGBTphobe de la tuerie a été gommé, regrette M. Le Mée. C’était une boîte de nuit fréquentée par des homosexuels dont beaucoup étaient latinos et noirs, et par des personnes transgenres. Cela n’a pas été dit. »

Le traitement médiatique de l’événement est mis en cause. Alors qu’au lendemain de l’attentat, la presse anglo-saxonne titrait sur un crime « contre les gays », en France seul Sud-Ouest a explicitement qualifié le massacre d’« homophobe » en titre principal.

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Certains journaux (dont Le Monde, Libération ou Le Figaro) l’ont précisé en sous-titre. D’autres ne l’ont mentionné qu’en page intérieure. « Cela cache une gêne, estime Alice Coffin, vice-présidente de l’Association des journalistes LGBT. Il y a en France une peur de faire exister les communautés, même quand elles sont victimes. » « Passer sous silence la raison du massacre, c’est sous-entendre que ce n’est pas important », affirme M. Le Mée.

Peu de soutien de la société

Plusieurs élus ont condamné la tuerie sans évoquer l’orientation sexuelle des personnes visées. Ainsi François Hollande, qui exprime « le plein soutien de la France au peuple américain » le 12 juin. Alerté par un conseiller, il complète le lendemain son propos en affirmant que « la liberté de choisir son orientation sexuelle et son mode de vie » était visée. C’est une maladresse : si elle peut être assumée ou non, l’homosexualité n’est pas un choix. Il rectifie en parlant de « liberté de vivre son orientation sexuelle et de choisir son mode de vie ». La séquence est révélatrice d’une difficulté à appréhender l’événement.

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Autre déception, l’attitude de l’Union européenne des associations de football (UEFA), qui n’a pas organisé d’hommage lors du tournoi qui se déroule en France, alors que mercredi 15 juin, une minute d’applaudissements a lieu avant le match France-Albanie à la mémoire des policiers tués à Magnanville (Yvelines) ainsi qu’avant le match PortugalPologne jeudi 30 juin pour les victimes de l’attentat d’Istanbul.

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Qu’importe le fait que la France et la Turquie, touchées par ces attentats, soient membres de l’UEFA, contrairement aux Etats-Unis. La différence de traitement a donné le sentiment d’un deux poids deux mesures. « On sait très bien qu’il y a énormément d’homophobie dans le milieu du football », insiste Mme Zamora-Cruz.

« On le voit autour de nous, observe Antonin Le Mée. Nos proches en ont moins parlé. » Des initiatives ont été saluées, comme l’illumination de la tour Eiffel aux couleurs du drapeau arc-en-ciel, décidée par la maire socialiste de Paris Anne Hidalgo.

Mais au lendemain de la tuerie, seules quelques centaines de personnes se sont rassemblées au Trocadéro à Paris. Est-ce parce que l’événement a eu lieu outre-Atlantique ? « En tout cas, il n’y a pas un immense soutien de l’ensemble de la société », résume Mme Coffin.

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