Par Frédéric Mas.

Nous avons tendance à surestimer la cohérence du monde et à nous voir plus raisonnables que nous ne sommes : telle pourrait être la première phrase du livre de Daniel Kahneman, Système 1, système 2 : les deux vitesses de la pensée.

La pensé de Daniel Kahneman

Dans cet essai qui a fait le tour du monde, l’auteur, qui est spécialiste de psychologie cognitive, d’économie comportementale et récipiendaire du « Prix Nobel » d’économie 2002, distingue deux manières de penser qui nous guident dans la vie de tous les jours : la première fonctionne automatiquement et rapidement, sans effort délibéré, tandis que la seconde accorde de l’attention aux opérations mentales contraignantes qui le nécessitent. Le premier système (système 1) fournit sans effort au second les impressions et sentiments qui sont les sources principales des convictions explicites et des choix délibérés du second système de pensée (système 2).

L’activation associative

Le système 1 ne fonctionne pas spontanément par la logique, mais en associant des idées de manière cohérente à des réactions, des souvenirs et des émotions. Ainsi, si vous pensez au mot banane, spontanément, vous lui associez des souvenirs ou des émotions, par exemple, en vous rappelant son goût ou la dernière fois ou vous avez mangé ce fruit : « des idées qui ont été évoquées en déclenchent beaucoup d’autres, dans une cascade exponentielle d’activité cérébrale. La caractéristique essentielle de cette succession complexe d’événements mentaux est sa cohérence. Chaque élément est lié à un autre, soutient et renforce les autres. » (p.66).

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L’effet d’amorçage

Non seulement le système 1 associe des idées de manière cohérente sans faire appel à la raison et à la logique, qui, après tout, sont les prérogatives du système 2, mais il pousse à l’action. Dans les années 1980, les psychologues ont découvert que l’exposition à un mot entraînait des changements mesurables quant au choix des mots liés suivants. Comme l’observe Kahneman : « Si vous avez récemment vu ou entendu le mot MANGER, vous êtes temporairement plus à même de considérer le mot incomplet PA_N comme PAIN que comme PAON. L’inverse sera vrai si c’était un OISEAU que vous aviez vu juste avant. » (p.68). Ce phénomène faisant d’une idée le moteur de l’action est connu sous le nom d’effet d’amorçage. Certaines variétés d’effets d’amorçage peuvent aller très loin. Par exemple, l’effet Floride qu’évoque Kahneman dans son essai rend compte d’une expérience étonnante faite sur un groupe de jeunes étudiants. Après avoir lu certains mots et expressions liés à la vieillesse, ils auront tendance à se comporter comme des personnes âgées.

Rationalité très limitée

Si nos délibérations ne sont pas toutes purement rationnelles mais biaisées par un système qui fonctionne en pilote automatique, associant émotions, mémoire et images en une trame narrative cohérente, si cette trame narrative agit aussi comme un filtre vis-à-vis de notre pensée délibérée, alors une certaine manière de faire de l’économie n’est plus possible : loin d’être des agents rationnels maximiseurs d’utilité, les hommes ont des biais cognitifs, et choisissent régulièrement en fonction de modèles de pensée qui n’utilisent pas la rationalité, mais l’histoire fournie par le système 1. Est-ce vraiment un choix délibéré quand vous votez pour X ou Y ? Ou avez-vous été influencé par l’emplacement du bureau de vote ? Avez-vous convaincu votre interlocuteur par la rigueur de votre argumentation ou par votre capacité à lui associer une trame, une somme d’images plus attirantes pour son esprit ? L’échec du libéralisme en France ne vient-il pas de cet effet d’amorçage, qui associe sans approfondir des idées adoptées à la volée ? La réflexion de Kahneman ouvre des perspectives de recherches extrêmement vastes !

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