Jesse Owens, Leni Riefensthal et les Dieux du stade : le pouvoir des images

Berlin, août 1936. Les Jeux Olympiques ont lieu dans la gueule du loup. Organisés par le régime Nazi, ils sont l’occasion pour le ministre de la propagande, Joseph Goebbels, de monter une énorme et efficace opération de propagande, qui doit renforcer encore plus l’adhésion populaire au régime nazi. Toute la ville est ainsi nettoyée de ses affiches et autres inscriptions antisémites. 49 nations et 3963 athlètes vont s’affronter sous le regard d’une foule électrisée par les performances des athlètes allemands, qui brillent sur le podium. L’Allemagne nazie écrase ses concurrents, avec un total de 89 médailles, là où les Etats-Unis n’arrivent que second avec 56 médailles. De quoi conforter et rassurer l’appareil d’Etat nazi, pour qui l’organisation de ces Jeux doit avant tout marquer le triomphe absolu de la supériorité de la race aryenne.

Pourtant, un homme va mettre à mal cette soit-disant suprématie : l’athlète noir américain Jesse Owens, dont la vie est retracée dans le beau film La Couleur de la victoire. En remportant le 100m, le 200m, le relai 4x100m et l’épreuve du saut en longueur, Owens inflige un démenti cuisant aux théories de la supériorité de la race aryenne si chères à Alfred Rosenberg, le « grand » théoricien du national-socialisme qui finira pendu à Nuremberg en 1946. Pour ne pas à avoir à serrer la main à Owens, Hitler quitta la tribune avant la cérémonie de remises des médailles.

Ci-dessous, la bande-annonce de « La Couleur de la victoire »…

La Couleur de la victoire Bande-annonce

 

Les Dieux du stade et la Pompadour du IIIe Reich

Le film met aussi en lumière un autre personnage clé gravitant autour de ces Jeux Olympiques de Berlin, et portant les traits de la comédienne Carice Van Houten : Leni Riefenstahl, la cinéaste officielle du régime Nazi. Surnommée « l’égérie du Führer » ou encore la « Pompadour du IIIe Reich », pour ne citer que ces surnoms là. Née à Berlin, Leni Riefensthal fut d’abord danseuse, puis abandonna la danse à l’âge de 20 ans pour devenir actrice devant la caméra d’Arnold Fanck, puis réalisatrice. Lorsque ses confrères Pabst, Josef Von Sternberg ou Murnau prirent le chemin de l’exil à l’arrivée des Nazis au pouvoir en 1933, elle fait le choix de rester.



Hitler et son « égérie », Leni Riefensthal, à droite.

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Après un premier court-métrage de propagande en 1933, elle réalise avec l’assentiment d’Hitler ce qui est son oeuvre la plus célèbre, Le Triomphe de la volonté, tournée en 1934 à l’occasion du grand congrès de Nuremberg. Une oeuvre tout à la fois de propagande absolue doublée d’une réalisation virtuose, dans laquelle Riefensthal multiplie les plans et des angles de prise de vue jusqu’à alors jamais vus. De fait, c’est une oeuvre éminement controversée.

George Sadoul, écrivain et historien du cinéma (1904-1967) trouvait par exemple qu’il s’agissait d’un document « inégal et grandiloquent, mettant en évidence derrière le décorum apparent la barbarie foncière du régime nazi ». L’intéressée elle, se défendit d’avoir fait une oeuvre de propagande. « J’ai simplement montré ce dont tout le monde, alors, était témoin. Et tout le monde était impressionné » dira-t-elle des années plus tard. « Je suis celle qui a fixé cette impression, qui l’a enregistrée sur pellicule. À l’époque, on croyait à quelque chose de beau… Le pire était encore à venir, mais qui le savait ? C’est de l’histoire. Un pur film historique. Pas un film de propagande ». Une ligne de défense pas franchement convaincante. En 1935, elle déclara ainsi à Radio Berlin avoir voulu faire « une oeuvre formidable faite pour étreindre les âmes »

Ci-dessus, un (court) extrait du « Triomphe de la volonté »…

Lorsqu’Hitler lui demande de réaliser une oeuvre ayant pour cadre les Jeux Olympiques, Leni Riefenstahl accepte, à la condition qu’on lui donne carte blanche et des moyens quasi illimités pour laisser libre court à sa créativité. Avec une enveloppe de 1,8 millions de Reichsmarks, et à la tête d’une véritable petite armée forte de 300 personnes dont 40 caméramen, Leni Riefenstahl va ainsi pouvoir expérimenter des angles de prises de vue inédits, travailler sur les ralentis, expérimenter des caméras en mouvement, et même des prises de vues sous-marines dans les bassin de natation. Une équipe mobilisée d’ailleurs plusieurs mois avant le débuts des épreuves, afin de mettre au point des techniques innovantes comme la caméra catapulte pour les épreuves du saut, ou la mise en place de rails de travelling le long des pistes d’athlétisme.



Leni Riefenstahl avec son cameraman, pendant le tournage des « Dieux du stade », en août 1936.

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D’une durée comprise entre 201 et 220 min, Les Dieux du stade (baptisé Olympia dans sa version allemande) sera diffusé en trois langues / versions : français, anglais et bien entendu allemand. Et en deux parties : la première, La Fête des peuples; la seconde, Fête de la beauté. Quinze mois de montage furent nécessaire pour livrer le film, sorti en 1938.

Si l’oeuvre exhalte les vertues et les proportions des corps sculptés à l’Antique et que la réalisatrice n’a finalement gardé que 10% des images tournées durant les 15 jours d’épreuves des Jeux Olympiques, Les Dieux du stade fixent notamment pour la postérité les performances éblouissantes de Jesse Owens. En voici deux extraits, ci-dessous.

Voici les images des relais 4x100m masculins et féminins. Le segment concernant Jesse Owens se trouve à partir de 01 »45…

Et voici les légendaires images de la course du 100m de Jesse Owens, toujours extraites du film…

Les Dieux du Stade fut présenté en Allemagne le 20 avril 1938. Une date qui ne doit rien au hasard : c’est la date anniversaire d’Adolf Hitler. Si l’admiration et la confiance d’Hitler pour Riefenstahl vaut à l’intéressée l’inimité de Joseph Goebbels, ce dernier n’en demeure pas moins admiratif de son travail pour Les Dieux du stade. Il lui fait ainsi verser, en plus de son salaire de 250.000 Reichsmarks, une prime de 100.000 Reichsmarks. Le film fut couvert de Prix. Il reçu ainsi une Coupe Mussolini à la Mostra de Venise, suite à une intervention du Duce auprès du Jury, qui hésitait semble-t-il entre le film de Riefenstahl et un certain… Autant en emporte le vent. Difficile d’aller à l’encontre du tout puissant chef de l’état italien, sous peine de le contrarier. Suprême ironie : le film reçu même une médaille d’or olympique du Comité International Olympique en 1938. Depuis 2003 d’ailleurs, ce même Comité est l’heureux propriétaire du film.

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Après la Seconde guerre mondiale, l’oeuvre de Leni Riefenstahl fut largement classée comme oeuvre de propagande du IIIe Reich, au mépris de ses vraies et grandes qualités artistiques, puis commença à être réhabilitée à partir des années 1970. Par ses qualités, le film fut même un précurseur sur la manière de filmer les retransmissions sportives, notamment d’athlétisme. « J’ai tourné Olympia comme une célébration de tous les athlètes et un rejet de la théorie de la supériorité de la race aryenne » expliquera dans ses Mémoires, en 1987, celle qui décéda à l’âge vénérable de 101 ans, en 2003.



Cet article a trouvé sa source chez nos confrères Allo Ciné