L’enfant du pays, Jean Paul II, s’y était rendu en 1979, comme au « Golgotha du monde contemporain ». Son successeur, Benoît XVI, en 2006, « en fils du peuple allemand ». François, l’Argentin du « bout du monde », a choisi le silence. Pour la troisième fois, les vestiges monstrueux du complexe nazi d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, dans lequel ont été mises à morts 1,1 million de personnes, dont 1 million de juifs, ont reçu la visite d’un pape, vendredi 29 juillet.

« Je voudrais aller en ce lieu d’horreur sans discours (…). Seul, entrer, prier. Et que le Seigneur me donne la grâce de pleurer », avait-il dit en juin, de retour d’Arménie, où il s’était recueilli en mémoire d’un autre génocide, celui des Arméniens. Ainsi a-t-il fait, et franchi, seul et à pied, au matin, la grille d’Auschwitz et sa cynique devise « Arbeit macht frei », « Le travail rend libre », soutane blanche se découpant sur les baraques de briques sombres. En près de deux heures, il a ensuite suivi presque exactement le parcours dessiné dix ans plus tôt par Benoît XVI.

Après avoir rejoint en véhicule électrique la place d’appel, où les SS procédaient à des exécutions, il s’est assis, seul, à l’ombre d’un arbre, pour prier près d’un quart d’heure, tête inclinée. A cet endroit, Maximilien Kolbe, un franciscain polonais canonisé par Jean-Paul II en 1982, avait accepté de mourir à la place d’un autre détenu, père de famille, condamné avec d’autres en représailles après une évasion. Le chef de l’Eglise catholique a embrassé l’un des poteaux marquant le lieu des exécutions puis s’est rendu dans le bloc 11, où le prêtre a été mis à mort.

A l’entrée du baraquement, une dizaine de survivants l’attendaient. Il a échangé quelques mots avec chacun, les a embrassés, a pris leurs mains dans les siennes. Le dernier lui a tendu une bougie avec laquelle il est allé allumer la lampe qu’il avait apportée comme offrande. Puis, comme son prédécesseur, il s’est rendu dans la cellule où Maximilien Kolbe a été exécuté et s’y est assis, seul, pour prier à nouveau. « Seigneur, aie pitié de ton peuple. Seigneur, pardon pour autant de cruauté », a-t-il écrit dans le livre du camp.

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Difficile de trouver ici les mots justes

François a alors rejoint le site de Birkenau, à trois kilomètres de là, tout entier voué par les nazis à l’extermination industrielle d’êtres humains. Il a lentement longé la voie de chemin de fer qui, passant sous la porte principale du camp, permettait de conduire des trains entiers de victimes jusqu’aux portes des chambres à gaz. Détruites par les nazis, celles-ci ont laissé place à un monument aux victimes. Comme Benoît XVI avant lui, il s’est arrêté devant chacune des vingt-deux stèles commémoratives gravées en autant de langues des peuples victimes. Puis, alors qu’il priait à nouveau, le grand rabbin de Pologne, Michael Schudrich, a récité un psaume. Le pape a enfin salué vingt-cinq Polonais ayant protégé des juifs pendant la guerre et déclarés Justes parmi les nations, avant de regagner Cracovie et les centaines de milliers de participants aux Journées mondiales de la jeunesse (JMJ).

C’est à eux que le pape François avait réservé les mots auxquels il a préféré le silence sur le lieu même de la Shoah. Ses prédécesseurs avaient, chacun à leur façon, expérimenté combien il est difficile de trouver les mots justes, à Auschwitz, pour le chef d’une Eglise catholique qui a mis des décennies à tirer toutes les conséquences de la révision de son rapport au judaïsme ouverte par la déclaration Nostra Aetate (1965). Dans cette longue mise à jour, Auschwitz a été le témoin des progrès et des résistances de l’Eglise.

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Le « Golgotha du monde contemporain » de Jean Paul II avait été perçu comme une sorte d’annexion chrétienne de la souffrance juive. Cette accusation a rebondi lors de la béatification, en 1987, d’Edith Stein, une juive convertie au catholicisme, déportée et tuée à Auschwitz, puis lors de la longue et polémique « affaire du Carmel » – l’installation de religieuses polonaises carmélites dans le bâtiment du camp où était entreposé le gaz Zyklon B, qui servait à l’extermination dans les chambres à gaz.

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« Seigneur, pourquoi es-tu resté silencieux ? Pourquoi as-tu pu tolérer tout cela ? », avait lancé Benoît XVI. Contrairement à son prédécesseur polonais, le pape allemand avait utilisé le mot « Shoah ». Mais il avait aussi suscité de l’incompréhension en attribuant la responsabilité de l’Holocauste au seul « groupe de criminels » nazis, sans parler de responsabilité collective du peuple allemand.

Vendredi soir, François avait donné rendez-vous aux « JMJistes » sur l’immense pelouse de Blonia, à Cracovie, pour la première grande cérémonie religieuse de cette session. Ce chemin de croix, qui retrace les principales étapes de la Passion du Christ, lui a permis de formuler, en écho à Benoît XVI, « l’interrogation qui résonne souvent dans notre esprit » : « Où est Dieu ? » Cette question, il l’a étendue aux fléaux contemporains.

« Ne pas vivre sa vie à moitié »

« Où est Dieu, a-t-il répété, si dans le monde il y a le mal, s’il y a des hommes qui ont faim, qui ont soif, sans toit, des déplacés, des réfugiés ? Où est Dieu, lorsque des personnes innocentes meurent à cause de la violence, du terrorisme, des guerres ? Où est Dieu (…) lorsque les enfants sont exploités, humiliés ? (…) Il existe des interrogations auxquelles il n’y a pas de réponses humaines. (…) Voici la réponse de Jésus : “Dieu est en eux.” »

Comme il le fait à chaque occasion depuis le début de ces JMJ, François a demandé aux jeunes de s’engager. « Aujourd’hui, l’humanité a besoin d’hommes et de femmes (…) qui ne veulent pas vivre leur vie à moitié, leur a-t-il dit, des jeunes prêts à consacrer leur vie au service gratuit des frères les plus pauvres et les plus faibles, à l’imitation du Christ (…). Face au mal, à la souffrance, au péché, l’unique réponse possible pour le disciple de Jésus est le don de soi, y compris de la vie (…). Si quelqu’un, qui se dit chrétien, ne vit pas pour servir, sa vie ne vaut pas la peine d’être vécue. »

Le soir venu, s’adressant informellement aux jeunes rassemblés sous le balcon du palais archiépiscopal de Cracovie, comme avait l’habitude de le faire Jean Paul II, François a fait le lien entre les deux temps forts de la journée : « Je ne veux pas vous affliger, mais je dois dire la vérité : la cruauté ne s’est pas arrêtée à Auschwitz et à Birkenau. » Deux jours plus tôt, il les avait avertis, en reprenant à son compte une formule fameuse du pape polonais : « Nous devons nous habituer aux choses bonnes comme aux choses brutales. La vie est ainsi. N’ayez pas peur ! »