Son roman le plus connu dans le monde, Sandro de Tchéguem (1973), longtemps attendu en France, y fut partiellement publié en 1987, dans une maison d’édition qui fit presque aussitôt faillite. Ainsi la renommée de Fazil Iskander, né en 1929 à Soukhoumi, en Abhkazie, est-elle surtout chez nous de ouï-dire, et assise sur trois traductions réalisées en 1990 : le conte Les Lapins et les boas (Rivages), l’histoire du Buffle front large (éditions Complexe, réédité en 2000) et La Constellation du Chevraurochs (Messidor). Le romancier et poète est mort le 31 juillet à Peredelkino, près de Moscou, d’un arrêt cardiaque durant son sommeil, à l’âge de 87 ans.

Présenté souvent comme le plus célèbre des « écrivains soviétiques non dissidents » ou des « dissidents tolérés », il cofonde en 1979, avec des amis tels que Vassili Aksionov, la revue Métropole, qui fait figure de timide étendard d’un renouveau littéraire. Cela lui vaut d’être placé en 1980 sur la liste noire des écrivains considérés comme opposants, et ses livres cessent d’être imprimés pendant quelques années. Mais Iskander fut le reste du temps honoré par les gouvernements soviétique puis russe. Il est surtout connu pour ses satires joyeuses du régime communiste.

L’écrivain Mikhaïl Veller, né en 1948, se souvient :

« Quand ses récits ont commencé à paraître, au milieu des années 1960, ils ont été remarqués justement par leur simplicité, leur honnêteté et la joie qu’ils contenaient. »

Ce conteur met souvent en scène des animaux, un goût que l’éditrice Natalia Ivanova, en postface de Buffle front large, attribue à sa fréquentation des chèvres et des moutons dans les montagnes du Caucase, lorsqu’il était enfant. Né d’un père iranien et d’une mère abkhaze (la région était à l’époque soviétique), Iskander est en effet confié à ses grands-parents maternels dès l’âge de 9 ans, après que son père eut été déporté par la police stalinienne pour raison ethnique, en 1938 – il mourra en camp en 1957.

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L’Abkhazie au cœur de son œuvre

Après ses études à l’Institut de littérature Maxime-Gorki, Fazil Iskander devient journaliste en 1954, publie son premier recueil de poésie en 1957, juste après être devenu rédacteur en chef de la branche abkhaze du Comité national de l’édition, organe de contrôle et de censure où il travaille jusqu’au début des années 1990.

Selon le site Russia Beyond the Headlines, Iskander avait déclaré, à propos de l’effondrement du système communiste, qu’« une communauté humaine réellement existante s’est désagrégée. Désormais, la xénophobie et l’hostilité, notamment envers les gens du Caucase, sont présentes au sein de l’Etat qui était autrefois cosmopolite. Récemment, mon fils m’a demandé si je ressentais une gêne, car je faisais partie de ce que l’on appelle désormais les personnes de nationalité caucasienne”. Avant, de telles inepties n’existaient pas ici ! »

L’Abkhazie et la diversité culturelle sont au centre de l’œuvre d’Iskander. Non pas d’un point de vue sociologique ou réaliste mais, comme l’a noté au lendemain de son décès l’écrivain Dmitri Bykov, « une Abkhazie imaginaire, métaphysique, le pays de son enfance et de son bonheur. »

« Le Marquez russe »

Tandis que La Constellation du Chevraurochs (1966) plonge un jeune journaliste dans les affres d’une réforme agraire soviétique absurde, Sandro de Tchéguem (1973) dont ses admirateurs estiment qu’il aurait dû valoir le Nobel à celui qu’ils nomment « le Marquez russe », raconte l’histoire du village du père d’Iskander, des années 1920 aux années 1970. On y rencontre en particulier Staline et Beria qui, dans une scène de banquet anthologique, conspirent contre leurs rivaux et même contre leur Caucase natal.

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Les Lapins et les boas, publié en URSS en 1982 et situé dans une Afrique imaginaire, se moque de l’équilibre de terreur installé entre des boas et des lapins au profit des indigènes. Si Iskander préconisait le rire comme seul régime de vérité, les enseignements de ce livre sont du côté d’un scepticisme pas forcément souriant : « Chacun [des libérateurs], explique un lapin nommé Réfléchi, entraîné par sa noble cause, la considère bon gré mal gré comme la victoire définitive sur le monde du mal. Mais comme je l’ai déjà dit, quand disparaîtra ce qui est le mal de maintenant, aussitôt arrivera ce qui sera le mal de demain. (…) La victoire, de moyen d’obtenir la vérité, se transforme elle-même en vérité. »

La famille de l’écrivain a émis le souhait que celui-ci soit enterré au cimetière de Novodievitchi où, ultime pied de nez, reposent aussi bien nombre de dirigeants de l’époque soviétique que des écrivains comme Nicolas Gogol ou Mikhaïl Boulgakov.