Par Nathalie MP.

 

Début janvier 2016, dans une enquête Odoxa que j’avais déjà eu l’occasion de citer, Emmanuel Macron, seulement précédé par Alain Juppé, recueillait 53 % de bonnes opinions, devançant toutes les autres personnalités de gauche. Selon les différents cas de figure testés, Emmanuel Macron serait le candidat qui permettrait à la gauche de conserver la présidence de la République en 2017, sauf si son adversaire de droite était Alain Juppé.

Il y a trois jours, rebelote. L’idée d’une primaire à gauche, avancée par des outsiders frondeurs ou d’extrême-gauche, repose sur le rejet de François Hollande. Cela ne fait pas les affaires du Parti socialiste qui s’en tient avec force contorsions à la candidature naturelle du Président sortant. Or 71 % des Français interrogés par TNS-Sofres persistent à ne pas vouloir de François Hollande comme candidat, tandis que Macron sort en tête des choix, autant chez les sympathisants socialistes (27 %) que dans l’ensemble des Français (28 %).

Emmanuel Macron lance « En Marche »

Quand l’écume médiatique vous répète tous les jours que vous êtes le préféré depuis tous les bords possibles, l’appel devient irrésistible et Macron n’a pas résisté. Le 6 avril 2016, dans sa ville natale d’Amiens, il a annoncé le lancement d’un club politique tout beau, tout neuf, tout différent, un « mouvement politique nouveau, qui ne sera pas à droite, qui ne sera pas à gauche » et qui permettra aussi bien aux sensibilités socialistes qu’aux sympathisants LR de s’y retrouver pour dialoguer sur l’avenir de la France et la remettre « En Marche ! » 

Pour l’instant, le site internet dédié au mouvement est des plus sommaires. Une impression d’absence se dégage nettement, comme si l’on arrivait sur un bateau fantôme, seulement occupé par la signature d’Emmanuel Macron. Une vidéo de deux minutes annonce le positionnement d’ensemble. D’abord un constat, celui d’un « mal français » fait de blocages politiques et sociaux qui font douter des valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité de notre République. Puis un espoir : la France a des atouts et les Français ont des talents. Alors on fait quoi ? On se met en marche ! Place aux idées neuves, à l’audace, aux nouvelles générations et à l’ouverture sur le monde. Et langoureuse image de fin avec la Tour Eiffel à l’horizon (sur fond de ciel rose, rose socialiste ?) :

 

Ce clip est complété par des formulaires d’adhésion (gratuite), par l’intégralité des statuts de l’association (loi 1901), et surtout par une charte d’une page « pour avancer ensemble » qui forme en quelque sorte la profession de foi du mouvement. Rénovation de la vie politique, perspective européenne, innovation, mouvement, en sont les maîtres-mots. Le propos reste assez vague et relève surtout du voeu pieux. Extraits :

  • Les Français doivent être au cœur de la vie politique, et non son décor.
  • Nous préférons l’innovation à tous les conservatismes.
  • Nous croyons de manière radicale au progrès collectif et à l’émancipation individuelle.
  • Nous croyons que le destin de l’Europe et celui de la France sont indissociables.
  • Nous pensons que le nombre de mandats de même nature qu’il est possible d’effectuer doit être limité à deux.
  • La politique (…) doit transcender les intérêts particuliers et se dresser contre tous les corporatismes qui sclérosent notre pays.
  • Nous voulons remettre notre économie et notre société en mouvement.
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Emmanuel Macron roule pour qui ?

Inutile de dire que cette initiative d’Emmanuel Macron a fait l’effet d’un petit pavé dans la mare politique. Car voilà des convictions qui pourraient presque passer pour effroyablement libérales. On reconnait bien là celui qui s’était déjà fait remarquer par ses remises en cause intempestives et successives du bien-fondé des 35 heures et du statut à vie des fonctionnaires, non sans s’attirer les foudres des gauches frondeuse et extrême ainsi que les recadrages sans aménité du chef Manuel Valls. Emmanuel Macron nous avait alors donné un échantillon de ses aptitudes diplomatiques en affirmant à chaque fois qu’il n’avait jamais dit ça et qu’on l’avait mal compris. D’ici à ce qu’il nous explique prochainement qu’il n’a jamais créé ce mouvement ….

  • Macron vu par la gauche

Première interrogation : pour qui roule-t-il ? Si le mouvement s’appelle En marche ! et vise à faire bouger le pays, ne s’agirait-il pas plutôt de la marche tout à fait personnelle entreprise par le ministre pour arriver à l’Élysée ? La presse nous assure qu’il a prévenu François Hollande de son initiative. Commentaire plutôt sec de Jean-Christophe Cambadélis premier secrétaire du Parti socialiste :

« S’il contribue à élargir la majorité, son apport est positif » mais « s’il veut changer le centre de gravité de la gauche, il fait fausse route. »

Quant à François Hollande, il s’est d’abord contenté d’ironiser en disant :

« Un ministre veut dialoguer avec les citoyens, ça s’appelle faire de la politique. »

Mais lors de l’émission Dialogue citoyens de jeudi 14 avril dernierle Président a montré les dents, indice certain qu’il perçoit chez son jeune ministre plus que des velléités de voler de ses propres ailes. François Hollande, prenant les téléspectateurs et les journalistes à témoin, a prévenu que si Emmanuel s’avisait de jouer perso, il ne sera rien d’autre qu’un traître :

« Il est dans l’équipe et il est sous mon autorité. C’est une question de loyauté personnelle et politique. »

Et tiens, justement, on l’oublierait presque, mais Emmanuel Macron est ministre dans les gouvernements Valls depuis août 2014. Ministre de l’Économie ! Ministre dans un gouvernement socialiste dont la popularité d’ensemble est au plus bas (12 %) ! Que ne met-il ses bonnes idées au service du gouvernement ! C’est la deuxième interrogation. À part sa loi Macron, dont certains aspects apportent plus de complications qu’auparavant (exemple parmi d’autres), et dont il vante surtout les effets libérateurs sur le transport en autocar, ce qui relève plus du haut comique pour café-théâtre que d’une transformation en profondeur de notre économie, qu’a-t-il fait et que fait-il ?

  • Macron vu par la droite
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C’est précisément ce que se demande aussi Alain Juppé, autre béguin politique des Français mais estampillé à droite, qui voit d’un mauvais oeil la concurrence transpartisane s’organiser dans la mesure où lui-même compte sur un élargissement de sa popularité à gauche et au centre pour l’emporter en 2017 :

« Créer un nouveau parti plutôt que de faire son boulot de ministre ? Vous pensez que c’est à ça qu’un ministre doit consacrer son temps aujourd’hui ? »

Accueil plutôt froid et dubitatif, donc. Accueil goguenard, également. C’est le troisième aspect que j’aimerais aborder. Il n’est pas si facile de faire de la politique « autrement. » Le club, le think tank, le mouvement – il ne faut surtout pas dire « parti », ce serait de la politique comme d’habitude – bref, « En Marche ! » était à peine annoncé que Médiapart, pas très copain avec ce jeune loup directement rapatrié de l’ENA et la banque Rothschild dans un gouvernement théoriquement ennemi de la finance, découvrait que l’association était domiciliée à l’adresse personnelle du directeur de l‘Institut Montaigne, think tank économique de droite. Et pourquoi pas, puisqu’Emmanuel Macron agite tant qu’il peut des idées libérales dans ses petites phrases ? Or le directeur en question a affirmé qu’il ne fallait pas y voir autre chose que l’amitié désintéressée qui le lie au ministre, tandis que ce dernier s’est prestement occupé à faire disparaitre de son site l’adresse en question. Dans le genre « droit dans ses bottes », peut mieux faire …

  • Macron vu par les médias

De son côté, Le petit journal s’est aperçu que le clip de lancement du mouvement, tout à son ardeur de montrer la France de demain, se composait largement d’images tournées à l’étranger, notamment pour la campagne des primaires américaines de Bernie Sanders. Une belle occasion de se moquer des propres termes d’Emmanuel Macron qui veut « refonder (la politique) par le bas (on suppose qu’il veut dire par l’échelon des citoyens), de manière sincère, authentique, en vrai » (vidéo 3′ 07″) :

 

D’autres ont raillé la confusion qui semble avoir dominé l’auto-satisfaction du ministre quant à la réception de son mouvement dans le public. Au bout de quatre jours, il annonçait déjà 13 000 adhérents, soit 3000 de plus qu’EELV. En réalité, ce chiffre est à relativiser car d’une part les adhésions sont gratuites, et il semblerait de plus qu’il ait confondu le nombre de connections au site avec le nombre effectif d’adhésions, comme le souligne Le canard enchaîné, repris par le journaliste Guy Birenbaum :

NMP


Couv Paris-MatchEnfin, dans le genre politique « autrement », le pompon revient clairement à la fabuleuse couverture de Paris-Match consacrée à Emmanuel Macron et son épouse très amoureuse, qui n’a rien à envier à ce qu’on a déjà vu à de multiples reprises avec les précédents présidents de la République et de nombreux hommes politiques soucieux de conquérir le coeur des Français.

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Dans ce cas précis, une forme spéciale d’élégance s’est ajoutée au conformisme : Emmanuel Macron, faisant comme d’habitude machine-arrière dès que les choses se corsent tout en assurant qu’il n’y est pour rien, a dit regretter cette initiative médiatique et en a attribué la « bêtise » à sa femme.

Quatrième interrogation, si l’on a tendance à voir en Macron un libéral, où se situe-t-il en réalité ? Dernièrement, il a bénéficié des compliments appuyés de Yanis Varoufakis, ex-ministre grec des Finances. Celui-ci n’a brillé ni par ses réalisations à son poste au début du mandat du premier Ministre grec Alexis Tsipras, ni par ses sympathies pour la mise en oeuvre d’une politique libérale, bien au contraire, mais il est aussi un adepte des couv Paris-Match. Flatté par tant d’attention, Emmanuel Macron n’a pas oublié d’immortaliser sa rencontre avec ce représentant de l’extrême-gauche qui, contrairement à Alain Finkielkraut, a reçu un excellent accueil à « La Nuit debout. »

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Alors, Emmanuel Macron est le chat de Schrödinger ?

Résumons. Emmanuel Macron appartient depuis deux ans à un gouvernement socialiste totalement déconsidéré des Français. Il tient un discours fortement teinté de libéralisme, quitte à se rétracter souvent, et a présenté sa loi Macron comme un acte fort de libéralisation de l’économie française. En réalité, cette loi ne bouscule pas grand chose, quand elle ne s’acharne pas à tout compliquer. Si l’on en croit les sondages, ça ne l’empêche pas d’être la personnalité de gauche la plus appréciée et la deuxième personnalité tous partis confondus.

Il vient de lancer le mouvement politique « En Marche ! », non sans quelques faux-pas qui l’ont passablement ridiculisé, toujours avec cette idée de faire bouger une France qui serait selon lui trop sclérosée. Il reste pourtant au gouvernement et assure qu’il a prévenu François Hollande de son entreprise. Ce dernier, pas complètement aveuglé par ses airs de gendre idéal, l’a toutefois sèchement recadré. L’opposition de droite ne s’est pas montrée plus intéressée. Par contre, l’ancien ministre grec d’extrême-gauche Yanis Varoufakis a débordé  d’éloges à son égard.

Concluons. Emmanuel Macron est dans le gouvernement et en-dehors du gouvernement. Emmanuel Macron est libéral et socialiste. Emmanuel Macron ne fait rien en tant que ministre mais les Français l’adorent (contradiction beaucoup plus plausible que les précédentes). Deux solutions : soit Emmanuel Macron est le chat de Schrödinger, soit Emmanuel Macron, qui serait mieux nommé Emmanuel Mic-Macron, continue à travailler à son plan de carrière, ainsi que je le concluais déjà dans un précédent article à lui consacré. Seul petit problème : à force de ménager la chèvre, le chou, Yanis et Montaigne, une certaine lassitude risque de se faire jour d’un côté ou d’un autre. Il y a des déçus de Macron chez les chefs d’entreprises et les libéraux, car il a beaucoup promis et jamais rien apporté.

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