Islam Karimov à Moscou, en avril 2013.

Au pouvoir depuis 27 ans, Islam Karimov, président d’Ouzbékistan, est mort à l’âge de 78 ans des suites d’une hémorragie cérébrale, à Tachkent, la capitale, a annoncé, vendredi 2 septembre, la télévision d’Etat qui a précisé que ses funérailles auraient lieu samedi à Samarcande. L’ancien apparatchik soviétique parvenu, deux ans avant la chute de l’URSS, au sommet de cette république d’Asie centrale de plus de 30 millions d’habitants, a été réélu sans discontinuer président depuis son indépendance acquise en août 1991. Avec plus de 90 % des suffrages, son quatrième mandat avait débuté le 29 mars 2016, au terme d’une élection factice durant laquelle, comme les fois précédentes, ses prétendus rivaux n’ont pas caché qu’ils avaient eux-mêmes voté pour le despote. Sans prédécesseur, il n’avait pas, non plus, désigné de préférence pour son successeur.

Il en fallait beaucoup pour intimider Islam Karimov, habitué à régner d’une main de fer et à écarter la moindre voix discordante. Qui d’autre se serait permis de faire une réflexion sur les retards légendaires de Vladimir Poutine ? Recevant le chef de l’Etat russe le 26 juin 2016 dans son palais à Tachkent – la dernière entrevue entre les deux hommes – le dirigeant ouzbek avait lancé, droit dans les yeux de son interlocuteur : « Tout le monde sait que vous êtes souvent en retard. Aujourd’hui, vous êtes arrivé presque à l’heure. Quand je vois cela, je me dis que c’est le signe que M. Poutine s’est fixé l’objectif de parvenir à un résultat aujourd’hui et demain… » Pendant ces deux jours durant lesquels était organisée une réunion de l’Organisation de coopération de Shanghai dans la capitale ouzbèke, ses habitants avaient reçu l’ordre de rester confinés chez eux, y compris les écoliers.

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Implacable répression

Islam Karimov préside un festival de musique à Samarcande, en août 2015.

Né à Samarcande, l’une des plus anciennes et plus belles cités sur la Route de la soie, l’unique président ouzbek à ce jour est le fils de parents fonctionnaires selon sa biographie officielle, mais aurait été élevé dans un orphelinat selon une autre version. Devenu ingénieur en machines-outils et économiste après des études supérieures effectuées à Tachkent, en même temps qu’adhérent au Parti communiste (PC) de l’Union soviétique, il a gravi un à un tous les échelons dans l’appareil. Ministre des finances en 1983, sa carrière s’accélère à l’ombre du dernier dirigeant de l’URSS, Mikhaïl Gorbatchev : Islam Karimov endosse le rôle de vice-premier ministre d’Ouzbékistan en 1986, puis celui de premier secrétaire du PC Ouzbek en 1989. Il enchaînera avec la période de transition en 1990-1991, jusqu’aux premières élections présidentielles organisées le 29 décembre 1991, remportées avec plus de 86 % des voix.

Très vite, le régime d’Islam Karimov s’est posé en rempart contre l’islamisme radical, ce qui lui a permis de mener une implacable répression contre toute forme d’opposition. Le 13 mai 2005, plusieurs centaines de manifestants réunis à Andijan, dans la vallée du Ferghana, à l’est du pays, ont été tués à la mitrailleuse lourde par les forces de sécurité. Dix ans après ce massacre, « malgré les nombreux appels en faveur d’une enquête indépendante, les autorités ouzbèkes continuent d’affirmer que la question est close », rapporte Human Rights Watch (HRW) dans son dernier rapport publié le 5 janvier 2016. Les parents des survivants et témoins sont pourtant encore régulièrement convoqués pour interrogatoire et « forcés à signer des déclarations disant que ceux qui ont fui à l’étranger après, sont des terroristes ».

Plus de 12 000 prisonniers politiques étaient encore recensés en 2015 par les organisations de défense des droits humains, la plupart sous de vagues accusations « d’extrémisme » ou d’activité « anticonstitutionnelle ». « Le gouvernement refuse aux citoyens la liberté d’association, d’expression, et de religion, utilisant pour cela les persuasifs services de sécurité du pays pour maintenir un contrôle rigide sur la population », souligne HRW. Religieux, militants politiques et journalistes sont harcelés en Ouzbékistan où la torture est une pratique courante. Le travail forcé dans les champs de coton à l’automne reste aussi répandu, les autorités contraignant les agriculteurs à respecter un quota annuel de production.

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L’invitation à Bruxelles : une « honte pour l’Occident »

Les présidents ouzbek Islam Karimov (à gauche) et kazakh Noursoultan Nazarbaïev (à droite), lors d’un weekend à la station de ski Chimbulak au Kazakhstan, en janvier 2001.

Cette dictature n’a pas empêché l’Union européenne de lever en 2009 les sanctions prises à l’encontre de l’Ouzbékistan après les événements d’Andijan, ni même les Etats-Unis de maintenir de bonnes relations avec ce pays, bordé par l’Afghanistan au sud. Islam Karimov a su habilement exploiter cette position stratégique en Asie centrale en offrant, cette année-là, de précieux réseaux routiers d’approvisionnement aux forces armées américaines et de l’OTAN, engagées dans la lutte contre les talibans. Deux ans plus tard, malgré les vives protestations des ONG de défense des droits de l’homme, Islam Karimov était reçu en janvier 2011 à Bruxelles par José Manuel Barroso, le président de la Commission européenne, et Anders Fogh Rasmussen, le secrétaire général de l’OTAN. Une victoire pour le dirigeant ouzbèke, une « honte pour l’Occident », selon Mutabar Tadjibaieva, une dissidente libérée en 2008 après avoir été torturée.

Sûr de lui, Islam Karimov pouvait se permettre, aussi, de résister aux pressions de Moscou. Le maître de Tachkent n’a ainsi jamais rejoint l’Union économique eurasiatique chère à Vladimir Poutine, au contraire de son grand voisin, le Kazakhstan. « Le pays ne rentrera jamais dans une union qui ressemble à l’URSS », avait-il déclaré le 12 janvier 2015.

Le pouvoir sans partage d’Islam Karimov, marié à une économiste, s’est aussi manifesté au sein de sa propre famille. Sa fille aînée, Gulnara Karimova, diplômée de Harvard, à qui l’on a longtemps prêté l’intention de succéder à son père, aurait été assignée à résidence après avoir critiqué sur son compte Twitter des membres de la famille et des responsables de la sécurité. Ex-ambassadrice auprès de l’ONU mais surtout redoutable femme d’affaires, impliquée dans plusieurs affaires de corruption, la bouillonnante « Googoosha », qui aimait chanter et avait enregistré un duo avec le Français Gérard Depardieu, est tombée en disgrâce. Sa sœur cadette, Lola Karimova-Tilliaïeva, ambassadrice d’Ouzbékistan à l’Unesco, à Paris, avait affirmé en 2013 qu’elle ne lui parlait plus depuis 12 ans. C’est elle qui a, fait exceptionnel, rendu public sur son propre compte Twitter l’accident cérébral de son père qui n’aimait rien moins que la transparence (« Glasnost ») chère à ses débuts sous Gorbatchev.

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