L’accord « pour la fin du conflit et la construction d’une paix stable et durable » a été officiellement signé, lundi 26 septembre, entre le président colombien, Juan Manuel Santos, et Rodrigo Londoño, alias « Timochenko », le chef des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC, extrême gauche). Il met fin à l’un des plus vieux conflits de la planète, au lourd bilan : 220 000 morts, 40 000 disparus et 6 millions de déplacés, selon les chiffres officiels. L’accord doit encore être soumis au verdict des électeurs, le 2 octobre.

  • Quelles sont les parties signataires de l’accord ?

Le président colombien, Juan Manuel Santos, serre la main du chef des FARC, Rodrigo Londoño, alias Timochenko, à Carthagène des Indes, lundi 26 septembre 2016.

La guérilla des FARC. Elle est née comme un mouvement d’autodéfense paysanne. Et l’est resté. L’organisation a été officiellement créée en 1964 par une poignée de paysans qui avaient pris le maquis au temps de « la Violencia » (la guerre civile qu’a connue le pays dans les années 1950) et qui ont rejoint le Parti communiste dans la foulée de la révolution cubaine.

Les FARC se sont développées dans les régions retirées que l’Etat peine encore aujourd’hui à occuper. Pour se financer, l’organisation a eu recours à l’extorsion d’abord, puis aux enlèvements contre rançons et au trafic de drogue. L’offensive guerrière menée par le président Alvaro Uribe (2002-2010), avec l’aide des Américains, a affaibli militairement les FARC. Selon le ministère de la défense, les guérilleros en armes seraient encore quelque 8 000 et les miliciens (les réseaux civils de la guérilla), autant ou plus. Plus du tiers des effectifs sont des femmes.

Juan Manuel Santos. Issu d’une des grandes familles colombiennes, le président Juan Manuel Santos est économiste de formation. Il a été plusieurs fois ministre – à la défense, il a collaboré à la politique sécuritaire de M. Uribe. Il a alors acquis la conviction que la guerre contre les FARC, extrêmement coûteuse, ne pouvait être gagnée sur le terrain militaire. Les effectifs de la force publique colombienne (armée et police) atteignent 500 000 membres.

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Dès son investiture, M. Santos a surpris ses compatriotes en tendant la main aux FARC. Les négociations ont duré quatre ans. Elles se sont déroulées à La Havane, sans cessez-le-feu sur le terrain. Le Comité international de la Croix-Rouge a prêté main-forte pour organiser les allées et venues des chefs guérilleros. En juillet 2015, les FARC ont décrété un cessez-le-feu unilatéral.

  • Que dit l’accord ?

Long de 297 pages, l’accord établit tout à la fois la feuille de route pour la démobilisation des guérilleros et les réformes à entreprendre pour éliminer les causes du conflit et construire un pays plus juste. Ses dispositions concernent cinq points majeurs.

La fin du conflit. Les guérilleros vont se regrouper dans vingt zones dites de normalisation et, dans un délai de six mois, déposer leurs armes sous la supervision de L’ONU. Un programme de réincorporation des guérilleros à la vie civile sera mis en place.

Le développement rural. Une ambitieuse politique de restitution des terres et d’investissements publics doit permettre d’améliorer les conditions de vie dans les campagnes. Les FARC, qui entendent maintenir l’unité de leur organisation, veulent créer des coopératives agricoles.

La lutte contre le narcotrafic. Les FARC s’engagent à abandonner leurs activités illégales et à coopérer à la substitution des cultures de coca.

La participation politique des guérilleros une fois démobilisés. Les FARC, une fois transformées en parti politique, auront dix sièges au Congrès pendant deux législatures.

La justice transitionnelle et les victimes. Un système intégral de « vérité, justice et réparation » est mis en place. Il comprend une commission de la vérité et un tribunal spécial pour la paix qui sera chargé de juger les auteurs de crimes commis en raison du conflit, qu’ils soient guérilleros, militaires ou civils. Les coupables qui acceptent de dire la vérité et de « réparer » leurs victimes bénéficieront de peines « restrictives de liberté » – autres que la prison – de huit ans au maximum.

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L’accord fait appel à l’ONU pour la vérification du cessez-le-feu bilatéral (entré en vigueur le 24 août) et la mise en application des accords.

  • Qui dit « non » à l’accord de paix ?

L’ancien président Alvaro Uribe a pris la tête de la campagne pour le non au plébiscite du 2 octobre. Aujourd’hui sénateur, il est resté populaire dans une partie de l’opinion publique. Considérant que l’accord ouvre la voie à une prise du pouvoir par les FARC, M. Uribe crie à la menace « castro-communiste ». Il déplore que les guérilleros coupables de crimes graves n’aillent pas en prison et réclame une renégociation de l’accord, que le gouvernement et les FARC jugent « impossible ». « Aucun mouvement armé n’a jamais négocié sa reddition pour finir en prison », a justifié le président Santos.

Les derniers sondages donnent la victoire au oui. Mais, paradoxalement, le débat sur la paix fracture profondément la société colombienne.

Manifestation contre l’accord de paix avec les FARC, à Carthagène des Indes, en Colombie, lundi 26 septembre 2016.
  • Quels sont les défis à venir ?

A court terme, la paix passe par la démobilisation des FARC. Le premier défi est d’assurer la sécurité des guérilleros démobilisés, dans un pays qui a longtemps battu des records en matière d’assassinats politiques.

Le deuxième est d’assurer le succès des programmes de réincorporation dans la vie civile. Les déçus de la paix pourront facilement trouver à se recycler dans les groupes armés au service du narcotrafic (la Colombie est le premier producteur mondial de cocaïne) ou au service de l’Armée de libération nationale, l’ELN, une guérilla castriste qui compte entre 1 000 et 2 000 combattants et poursuit ses activités.

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A plus long terme, la question est de savoir si l’Etat aura la volonté et les moyens de tenir ses promesses, notamment en matière de développement rural. Et si la société colombienne, une des plus inégalitaire au monde, sera capable de se réconcilier avec elle-même.

  • Quelles perspectives pour le pays ?

Au-delà de sa dimension morale, la paix est porteuse de bien des espoirs. Le gouvernement espère qu’elle permettra d’attirer les investissements étrangers, d’exploiter les ressources minières (ce qui inquiète les écologistes) et de développer le tourisme. A terme, la réduction du budget de la défense pourrait permettre à l’Etat d’investir dans le social, notamment dans la santé et l’éducation.

La disparition des FARC va modifier la politique. Depuis plus d’un demi-siècle, le conflit armé accapare le débat public. Il a conduit à la « diabolisation » de la gauche. Et il a servi de prétexte aux élites pour éluder leurs propres responsabilités dans la conduite du pays : la lutte contre la corruption pourrait ainsi enfin devenir prioritaire.