Par Patrick Aulnas.

Les pays occidentaux sont confrontés à la montée en puissance d’une sensibilité politique nationaliste : frontières plus étanches, État fort, défense de l’identité culturelle locale. Les doctrines politiques traditionnelles, socialisme ou libéralisme, n’ont plus de prise sur les moins favorisés. Les élites dirigeantes sont déconsidérées pour avoir trop promis et trop menti. Le discours soft et parfois compassionnel ne prend plus. Le peuple veut qu’on lui dise ce qu’il peut comprendre, des choses simples, presque binaires. Dans les temps troublés ou incertains, des tribuns de la plèbe ont toujours surgi. Nous y sommes.

Le nationalisme est principalement représenté en France par le Front national et Debout la France de Nicolas Dupont-Aignan. Protectionnistes, contre l’Union européenne et l’euro, partisans d’une politique d’assimilation des immigrés et d’un contrôle strict de leur entrée sur le territoire, les deux formations sont très proches idéologiquement. Le Front National est sans doute plus interventionniste économiquement et fait campagne pour une sorte de social-nationalisme.

Trois facteurs principaux favorisent le nationalisme en Europe : la précarisation de la classe moyenne inférieure, la dérive européenne et les mouvements incontrôlés de population sur la planète. Ils jouent un rôle variable selon les pays.

Les perdants de la mondialisation

La classe moyenne est la base sociologique de la démocratie représentative. Sa déstabilisation fragilise ce régime politique. Les trente années d’après-guerre avaient permis la constitution d’une ample classe moyenne bénéficiant de la forte croissance économique et des prestations multiples de l’État-providence.

À partir des années 1970, la chute des taux de croissance a déréglé la machine et une partie de la classe moyenne est passée de l’espoir d’un avenir meilleur à la désespérance. Ouvriers qualifiés et employés au chômage, entrepreneurs individuels en faillite, agriculteurs dans la misère sont les perdants de la mondialisation ; les gagnants étant les cadres et les techniciens hautement qualifiés.

Le taux de chômage au sens du BIT ou de l’INSEE (c’est la même chose) donne une idée partielle de l’évolution. Il était de 4% de la population active en 1970. Il monte jusqu’à 12% en 1997 et reste à 10% en 2015. En utilisant les statistiques de Pôle emploi, toutes catégories confondues (de A à E), le taux de chômage grimpe à plus de 23% (6,15 millions de personnes). Le travail à temps partiel imposé, les stages de formation plus ou moins sérieux et le travail au noir se développent.

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L’emploi non salarié a été fortement affecté lui aussi. Il y avait environ 4,5 millions d’emplois non-salariés en France en 1970 et seulement 2,5 millions en 2010, selon l’INSEE. Ces emplois se sont maintenus quantitativement dans le secteur tertiaire et dans la construction, mais dans l’industrie, l’artisanat et l’agriculture, ils se sont effondrés.

L’exploitation politique de cette précarisation touchant à la fois le salariat et le travail indépendant prend son envol dans la dernière décennie du 20e siècle. Une partie des perdants de la mondialisation, estimant n’avoir plus rien à attendre des partis de gouvernement traditionnels, apporte ses suffrages à la droite nationaliste. Le candidat du Front National avait recueilli 0,75% des suffrages exprimés à la présidentielle 1974, 15% à celle de 1995 et 17,9% en 2012.

L’Europe, bouc émissaire commode pour les politiciens des États

L’Europe a cessé de progresser depuis l’instauration de l’euro. Aucun projet d’envergure n’a vu le jour et on occupe donc les fonctionnaires de Bruxelles comme on peut. La réglementation à tout-va, sous couvert d’harmonisation et d’écologie, a les faveurs des États. Pourvu qu’on ne touche pas aux prérogatives régaliennes des politiciens nationaux, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.

La politique économique européenne, la diplomatie européenne, l’armée européenne, la fiscalité européenne ? N’y songez pas. Les voitures diesels qui polluent trop, les OGM, le chauffage de locaux, l’étiquetage des produits alimentaires ? Faites donc messieurs les commissaires, tout cela est fort important. La grande et belle idée européenne est ainsi devenue une petite administration pointilleuse qui s’occupe de ce qui ne la regarde pas en élaborant une masse impressionnante de textes.

Ce ne sont pas les bonnes volontés qui manquent à Bruxelles. La compétence, la qualité, le courage sont là. Mais nos politiciens nationaux s’accrochent bec et ongles à ce qui leur reste de pouvoir. Ils bloquent l’ambitieux projet européen en accusant « Bruxelles ». Le fonctionnement des institutions européennes étant mal connu de la population, une partie de celle-ci croit dur comme fer que « Bruxelles nous ligote, Bruxelles nous assassine doucement ». Mais ce sont en fait les États qui se recroquevillent sur leur pré carré et ne trouvent d’accord sur aucun grand projet dans les conseils européens. On accuse Bruxelles pour s’exonérer aux yeux du peuple de la lourde responsabilité historique d’entraver le projet européen. L’Europe est le bouc émissaire que l’on sacrifie au repli sur la nation. Le lien entre la stagnation européenne et les succès des nationalistes est à porter au passif des gouvernants des États européens.

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Le discours culpabilisant sur les migrations

L’aspect anarchique des migrations de population provoque la hantise. Toujours promise, jamais réalisée, la maîtrise de l’immigration figure depuis des décennies dans les programmes pour campagnes électorales. Les mensonges deviennent tellement voyants qu’on se demande comment les candidats peuvent oser les proférer.

Faut-il une immigration pour compenser la chute de la natalité dans de nombreux pays européens ? La réponse est oui. Sans une population jeune, adieu créativité, dynamisme économique et restauration des équilibres financiers. Bonjour retraites dérisoires ou impayées et incapacité de faire face aux soins de santé pour une grande partie de la population.

Mais personne ne tient ce discours, hormis les économistes et les démographes dans les revues spécialisées. Les politiciens choisissent en général la morale ou la culture pour évoquer le sujet. La morale, même chez certains libéraux, consiste à ressasser le prêche de l’ouverture à l’autre, de l’enrichissement mutuel, du vivre-ensemble édénique. L’approche culturelle passe par le mea culpa occidental, l’identité malheureuse qu’évoque Alain Finkielkraut. Nous devons accueillir car nous sommes coupables. Nous avons fait tant de mal par le passé ! Récitons donc notre acte de contrition.

Cette posture moralisatrice est totalement en décalage avec la réalité sociologique observée par les spécialistes du sujet. Le géographe Christophe Guilluy s’exprime ainsi dans une interview pour Le Figaro : « On éprouve des difficultés à formuler certains faits en France. Dans le vocabulaire de la politique de la ville, « classes moyennes » signifie en réalité « population d’origine européenne ». Or cette population a disparu des quartiers de logements sociaux des grandes villes. L’immigration récente, pour l’essentiel familiale, s’y concentre. De récents rapports de l’observatoire national des zones urbaines sensibles (ZUS) montraient qu’en 2013 52 % des habitants des ZUS étaient immigrés, chiffre qui atteignait 64 % en Île-de-France. Cette spécialisation tend à se renforcer. La fin de la mixité dans les HLM n’est pas imputable aux bailleurs sociaux, qui font souvent beaucoup d’efforts. Mais on ne peut pas forcer des personnes qui ne le souhaitent pas à vivre ensemble. L’étalement urbain se poursuit aussi parce que les habitants veulent se séparer, même si ça les fragilise économiquement. C’est un divorce pour éviter le conflit. »

Autrement dit, les logements sociaux sont occupés par les immigrés tandis que la population d’origine européenne fuit vers les petites communes suburbaines pour éviter d’entrer en conflit avec les nouveaux venus. Nous sommes loin du langage officiel des politiciens et des bien-pensants. Il n’y a pas de volonté de « vivre ensemble » sauf dans l’esprit de certains. Comment alors voter pour ceux qui ressassent depuis des décennies un prêchi-prêcha totalement en contradiction avec la réalité vécue ? Mieux vaut choisir ceux qui feignent de comprendre : les nationalistes.

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Le désarroi des gouvernants

Nos élites dirigeantes ne semblent ainsi disposer que de propositions inefficaces pour l’emploi, d’une construction européenne sans projet et de quelques leçons de morale pour culpabiliser des enfants égoïstes. Les tribuns de la plèbe ont alors beau jeu.

L’autorité, les frontières sûres et reconnues, l’identité culturelle (les fameux Gaulois, dont évidemment nous ne descendons pas ou si peu…), le travail pour tous constituent des évidences incontournables pour une grande partie de la population. Il ne s’agit pas de discuter sur le fond. Il s’agit de constater une réalité sociologique sur laquelle repose le succès du nationalisme. Les cris d’orfraie de l’establishment ne pèsent pas lourd face à elle.

Il suffit en effet de produire un discours politique à l’unisson des émotions du peuple pour gagner ses suffrages. Le Front National a su le faire en France et Donald Trump a surpris toute l’intelligentsia américaine. Les bien-pensants appellent cela du populisme quand il s’agit tout simplement de se mettre en harmonie avec la population. Le peuple peut s’égarer. Les élites aussi.

Toute l’histoire de l’humanité est là pour le prouver. Lorsque les gouvernants, face à une complexité que personne ne maîtrise plus, tentent d’afficher la sérénité, chacun perçoit qu’ils jouent un rôle de composition. Ils ignorent où ils vont et cela crève les yeux.

« Puisque ces mystères me dépassent, feignons d’en être l’organisateur ». Le héros de Cocteau semble être le modèle de nos dirigeants et de leurs conseils en communication. Mais personne n’y croit plus.



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