Jean-Marc Morandini à Paris le 19 juillet 2016.

Depuis quelques jours, les relations entre la direction d’i-Télé et ses journalistes ont viré au bras de fer. L’arrivée à l’antenne de Jean-Marc Morandini, mis en examen pour « corruption de mineur aggravée », a ravivé des tensions latentes depuis la reprise en main de la chaîne par Vincent Bolloré.

Malgré sa situation judiciaire, la présence de l’animateur sur la chaîne d’information, bientôt rebaptisée CNews, a été confirmée le 7 octobre. Il doit y présenter une émission quotidienne sur les médias de 18 heures à 19 heures, une tranche horaire-clé.

La dernière recrue d’i-Télé pourrait être présente dans les locaux de la chaîne dès lundi 17 octobre. Les salariés ont prévu de se réunir en assemblée générale à 9 heures pour s’exprimer sur l’opportunité d’une grève. Retour sur les principaux éléments de ce conflit ouvert.

  • « Morandini ne peut pas être dans la vitrine d’une chaîne d’information » 

M. Morandini est mis en examen dans une enquête pour corruption de mineurs, qui s’appuie sur les plaintes déposées par deux jeunes hommes, âgés de moins de 18 ans à l’époque des faits présumés. L’un aurait reçu des propositions sexuelles, l’autre aurait été invité à poser nu pour une séance de photos au domicile de l’intéressé.

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Jeudi, la rédaction d’i-Télé s’est adressée directement à l’animateur, lui demandant de renoncer à sa venue sur la chaîne « dans l’intérêt de tous ». Dans une tribune publiée dans Le Monde, la Société des journalistes (SDJ) estimait que « son image ne peut pas être associée » à celle de la chaîne.

« Il ne peut pas être dans la vitrine d’une chaîne d’information aujourd’hui, sauf à mépriser ce que nous sommes et ce que nous essayons de bâtir chaque jour. »

  • L’intéressé et la direction invoquent le respect de la « présomption d’innocence »

Déjà mis en retrait des plateaux de NRJ 12 et des matinales d’Europe 1, Jean-Marc Morandini a répondu dans la foulée de la publication du texte de la SDJ. Dans une tribune mise en ligne sur LeMonde.fr, il demande à ses « confrères d’i-Télé de respecter [s]es droits et de [l]e laisser travailler ».

L’animateur invoque en outre la « présomption d’innocence », une ligne suivie par la direction de la chaîne. Dans une lettre transmise vendredi aux employés et publiée par Puremédias, Jean-Christophe Thiéry, le directeur général de Canal+ (maison mère d’i-Télé) a appelé en outre à « la solidarité avec les collaborateurs du groupe ».

  • Ouverture d’une « clause de conscience », une manœuvre « méprisante »

Le coup de grâce est venu de la proposition du groupe Canal+, à ceux qui s’opposent à l’arrivée de Jean-Marc Morandini, de quitter la chaîne contre le versement d’indemnités. Ceux qui refuseraient de travailler avec ou près de lui pourront faire jouer une « clause de conscience », ouverte jusqu’au 21 octobre.

Rarement utilisée, cette disposition peut être invoquée par un salarié d’une entreprise de presse quand il se trouve dans « une situation de nature à porter atteinte à son honneur, à sa réputation ou, d’une manière générale, à ses intérêts moraux », selon le Code du travail.

Dans un communiqué, le syndicat SNJ-CGT a jugé cette réaction « méprisante ». « C’est aux journalistes de l’invoquer s’ils le souhaitent, et dans ce cas, que Vincent Bolloré mette juridiquement et financièrement ses paroles en acte », souligne le SNJ sur son site.

Le débat, qui semble concerner toute la profession, a basculé en ligne. Samedi, le hashtag #JeSoutiensITele a été lancé sur Twitter, devenant vite un « trending topic ». Porté d’abord par la rédaction d’i-Télé, il a été relayé par de très nombreux journalistes d’autres médias.

  • Une crise qui s’inscrit dans un contexte plus large de tensions

Au-delà de l’arrivée forcée de l’animateur, qui gêne la rédaction, la décision est d’autant plus mal vécue qu’elle a été imposée d’en haut : par Vincent Bolloré lui-même. En effet, le président du conseil de surveillance de Vivendi a des relations de longue date avec M.Morandini, avec lequel il a collaboré sur sa chaîne Direct 8, dans son quotidien Direct Matin et au sein du site Jeanmarcmorandini.com, dont le groupe de l’industriel breton a été actionnaire majoritaire.

Déjà orageuses depuis la reprise en main de la chaîne par M. Bolloré, qui a pris le contrôle du groupe Canal+ en 2015, les relations entre les journalistes et la direction ne cessent de s’envenimer, s’ajoutant aux graves difficultés économiques de l’antenne, qui devrait afficher 24 millions d’euros de déficit en 2016. La rédaction de la chaîne a voté deux motions de défiance contre leur direction en moins de quatre mois. La deuxième a été adoptée à 92,2 %.

Ainsi, si les salariés ont prévu de s’exprimer sur l’opportunité d’une grève lundi matin, celle-ci ne concernerait pas uniquement l’arrivée de M. Morandini. « Le manque de moyens et l’absence de ligne éditoriale claire » sont aussi des enjeux du mouvement, a précisé la SDJ à l’Agence France-Presse.