Vote élection (présidentielle 2007 en France) (Crédits : Rama, licence Creative Commons)

Il y a quelques jours, j’estimais que cette élection prenait des tours quasiment comiques devant la brochette de clowns qu’on nous présente (certains, plus aimables, parlent simplement d’acteurs, mais le côté saltimbanque / intermittent du spectacle s’affirme décidément). Cependant, plus le temps passe, plus je dois me ranger à l’évidence : le côté comique s’est estompé à mesure que prend place le côté inquiétant.

Il suffit de lire quelques titres pour le comprendre : le match qu’on annonçait joué d’avance il y a quatre mois, avec Fillon contre Marine Le Pen, est devenu illisible puisque tous les cas de figure sont maintenant possibles entre Jean-Luc Mélenchon, Emmanuel Macron, Marine Le Pen et François Fillon qui se tiennent, tous les quatre, dans les 20% par tête de pipe et compte-tenu des marges d’erreurs de ces sondages dont tout le monde s’accorde à dire qu’ils nous ont bien foiré leurs prévisions sur les trois ou quatre scrutins précédents.

Le pire d’un second tour Mélenchon-Le Pen ?

Bref, l’inquiétude règne d’autant plus que prend corps le spectre d’un second tour opposant Marine Le Pen avec Jean-Luc Mélenchon.

Malgré tout, la présence du Petit Perd Des Pauvres après le premier tour, si elle reste pour le moment improbable, n’est ni fondamentalement impossible, ni une véritable surprise dans le contexte de cette élection. Dans ce cadre, Jean-Luc Mélenchon bénéficie d’une dynamique particulière.

D’une part, lorsqu’on regarde tous les candidats en présence, aucun n’est réellement surprenant : tous tiennent des discours déjà vus, déjà lus, déjà entendus, dans d’autres cadres autant que dans celui d’une élection. Tous sont issus, d’une façon ou d’une autre, d’un terreau politique parfaitement balisé (de l’ENA en passant par les coulisses de partis politiques ou syndicaux). Aucun ne peut prétendre, sans déclencher l’hilarité, être en lutte contre le système médiatico-politique dans lequel tous se sont retrouvés, à un moment ou un autre. Foutu pour foutu, autant piocher dans les tribuns : au moins nous amusent-ils, pourrait-on dire.

D’autre part, tout le monde sent intuitivement un besoin de réformes du pays, repoussées depuis trop longtemps (au moins depuis Chirac en 1995, soit plus de 20 ans). Or, aux besoins criants de réformes, les Français ont, dans leur Histoire, régulièrement répondu par des révolutions et des changements de régimes rapides. La présence possible de deux extrêmes au second tour ne serait qu’une traduction claire de cette tendance et enverrait un message fort, celui qu’on veut « renverser la table ».

En outre, Mélenchon comme Le Pen incarnent tous deux cette volonté palpable depuis des siècles dans ce pays de tout centraliser, tout régenter, tout diriger ; à ce titre, le peuple français parvient à incarner ce paradoxe d’être fondamentalement régicide tout en voulant un centralisme typiquement monarchique.

Enfin, on ne pourra pas non plus passer sous silence l’inculture économique française abyssale qui donne un boulevard aux calembredaines économiques de l’un et de l’autre. Les fumets du collectivisme enivrent les petits Français dès le berceau, depuis les bancs de l’école jusqu’à la fac où ils apprennent religieusement que la liberté emprisonne, que l’égalité libère et que le partage obligatoire et méticuleusement mesuré par l’administration d’État est la seule voie de rédemption au péché, voire à la maladie mentale que constitue forcément tout enrichissement.

Mais on joue à se faire peur

Bref, Jean-Luc ou Marine au second tour ne devrait pas surprendre, même si, en réalité, on se doute bien que ni l’un, ni l’autre n’ont de chance d’être élus : Mélenchon atteint en effet les plus hauts plateaux électoraux qu’une plateforme essentiellement collectiviste permet de toucher dans ce contexte ultra-favorable aux extrêmes ; sa place au second tour est finalement peu probable. Quant à Marine Le Pen, elle ne parviendra pas à rassembler 15 à 18 millions d’électeurs sur son nom, ce nombre d’électeurs étant le niveau habituel pour pouvoir l’emporter dans une présidentielle en France.

En réalité, on joue surtout à se faire peur alors que se profile essentiellement une issue nettement moins renversante : soit Macron sera élu, soit ce sera Fillon. Et cette perspective, tout compte fait, n’en est pas pour autant réjouissante puisqu’en définitive, elle signifie tant pour l’un que pour l’autre qu’on va devoir rejouer une partition déjà connue.

Un Fillon bloqué

Pour Fillon, on a déjà eu une idée assez précise de l’étoffe dont est faite le costume bonhomme, pendant les cinq années qu’il fut Premier ministre. Il y a peu d’espoir qu’il se découvre subitement réformateur et suffisamment courageux pour entreprendre les chantiers véritablement babylonesques qu’il faudra mettre en route pour relever le pays. Avec une opinion assez peu favorable (pour le dire gentiment) et même avec une majorité dont on sent qu’elle sera fragile, tout porte à croire que rien ne sera épargné à Fillon, s’il l’emporte. Il devra faire preuve d’une formidable résistance aux critiques, aux mouvements syndicaux, à la rue et à l’agitation médiatique qui sera entretenue contre lui. Vu le rabotage du programme auquel on a assisté aux dernières semaines de la campagne, on peut s’attendre à beaucoup de bruit pour rien ou presque. En somme, il va devoir lutter pour une majorité, et s’il l’obtient, il ne pourra pas faire grand chose avec.

Un Macron coincé

Pour Macron, son passage dans les couloirs de la République n’a pas marqué par son aspect décisif, loin s’en faut. Son positionnement, à mi-chemin subtil entre la chèvre et le chou, ne permet en rien de trouver un peu d’espoir sur un cap ferme. Tout comme son mentor Hollande dont il semble essentiellement une copie un peu plus jeune, Macron nous propose un « changement maintenant » qui fleure bon la continuité, les petits compromis, les résolutions vagues et une mollesse synthétique calculée. Les « réformes » tentée par l’ex-ministre ont largement prouvé leur innocuité, ce qui laisse songeur au moment où la France et une partie de son peuple réclament justement du changement, voire du changement brutal à voir les intentions de vote pour les extrêmes. Et là encore s’ajoute l’incertitude massive sur une majorité parlementaire qui a tout d’un serpent de mer : sans majorité, les nuages cotonneux de projets vagues du petit Macron s’évaporeront en rase campagne.

Autrement dit, le risque le plus fort, de loin, n’est donc pas un second tour d’extrêmes bien gras voyant se jouer un débat entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon (ou son hologramme, histoire de ne pas se salir à proximité de la présidente frontiste), mais bien celui de l’élection d’un énième avatar de la mollesse institutionnelle, du petit arrangement entre amis, du compromis sympatoche et de la continuité sur la lancée, avec blocage institutionnel plus ou moins fort en prime.

Le risque, c’est qu’on se tape à nouveau cinq années de procrastination délétère, de bouillasse idéologique informe, de médias et de politiciens déchaînés à raconter n’importe quoi, à débiter des âneries collectivistes ou interventionnistes pour tenter de plaire à tout le monde, d’accroissement des lois, décrets et autres réglementations farfelues ou iniques pour scléroser encore un peu plus le pays.

En somme, la France se trouve maintenant à la croisée entre la tentation du pire létal et le risque mortel de l’immobilisme.

Réjouissant, non ?



Article ayant pris sa source chez nos confrères Contrepoints